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Voir la version complète : Zinédine Zidane : effacé pour mieux régner


nacer-eddine06
13/02/2018, 04h49
Comme lorsqu’il s’exprimait ballon au pied, le coach du Real Madrid, qui
joue mercredi contre le Paris-SG en 8e de finale aller de la Ligue des
champions, considère les joueurs comme les dépositaires réels du football.
A eux les clés du jeu.
La scène remonte un peu : juin 2004 à Santo Tirso au nord de Porto (Portugal), le lendemain d’une
rencontre face à la sélection anglaise que Zinédine Zidane avait fait basculer en toute fin de match
(deux buts, 2-1 pour les Bleus), quelques semaines avant la première retraite internationale du
maestro. A l’époque, les joueurs étaient interviewés à la bonne franquette, une simple chaise
autour de laquelle les journalistes se mettaient en cercle.
Tous sauf un : Zidane, lui, donnait des conférences de presse sur une estrade, avec un membre
du staff pour sa protection rapprochée. Ce jour-là, la victoire aidant, les questions sont sympas,
empathiques. Elles se veulent complices. Sauf que Zidane ne mange, ne veut pas de ce pain-là.
Etrange ambiance, une sensation indéfinissable mêlant l’agacement, l’indifférence et les derniers
feux d’une proximité ancienne, Zidane disant alors encore quand il veut ramener son
auditoire à ce qu’il juge être la voie raisonnable. La question de son courroux finit par tomber.
lâche-til
alors.
Long silence. Bon, euh… ça l’agace ? Le joueur
réfléchit longuement. Puis :
«les gars…»
«Vous avez écrit et raconté de bonnes choses sur notre match dans vos médias ce matin,
Pourtant, si le match s’arrête à la 89 minute, on perd 1-0 et là, vous dites de mauvaises
choses sur nous. Pourtant, c’est le même match que celui qu’on a fini par gagner. Pareil. Et vous,
les gars, pour trois minutes, vous changez tout.»
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«Non. Bon, j’aimerais mieux qu’on dise que c’est le même match dans
les deux cas, mais je dis plutôt non. Je fais avec. C’est le football.»
Mercredi, c’est un Zidane dos au mur qui mènera le Real Madrid, double champion d’Europe en
titre, lors d’un 8 de finale aller de Ligue des champions irradiant contre le Paris-SG de Neymar.
Les mots y sont : voilà huit jours, après un triste nul (2-2) à Levante, le coach madrilène parlait de
pour qualifier le début d’année de son équipe. Zidane et le Real ont tout perdu cette
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«dégoût»
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saison : la Coupe d’Espagne et le championnat, où le FC Barcel
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permettre au joueur d’être joueur, c’est-à-dire à lui laisser un espace de liberté considérable d’une
part, et à s’occuper de toutes les contingences susceptibles de parasiter la relation entre le joueur
et le jeu stricto sensu d’autre part. Zidane les protège. Mais qui le protège, lui ?
Benzema a rappelé que son aîné avait frôlé la correctionnelle : le maestro n’avait pas basculé
dans la carrière d’entraîneur depuis deux mois que le Real s’inclinait 0-2 à Wolfsbourg
(Allemagne), en quart de finale aller de la Ligue des champions, une élimination contre un
adversaire aussi modeste étant impensable vue d’Espagne. Benzema : «Avant le match retour,
Zidane était le plus zen de nous tous. Pourtant, il n’est pas interdit de penser qu’il était celui qui
jouait le plus gros.»
Il y a l’idée d’un effacement : Zidane a passé le plus clair de son temps devant les micros depuis
deux mois à répéter qu’il n’est pas au Real pour dix ans, que son cas personnel ne compte pas,
qu’il est là pour l’institution et les joueurs. Cette posture est ancienne : la sacralisation du joueur,
c’est-à-dire la conviction qu’il est à la fois le point de départ et la ligne d’arrivée pour peu que le
coach n’exerce pas son pouvoir de nuisance, a guidé toute sa carrière comme elle a guidé les pas
de la plupart des footballeurs de sa dimension. Cette foi l’a même emmené très loin.
Quand il revient chez les Bleus en 2005, on lui offre la tête du sélectionneur de l’époque, Raymond
Domenech, missionné par sa fédération pour réinstaller une autorité vis-à-vis de superstars
tricolores de plus en plus enclines à prendre leurs aises. Zidane a hésité avant de la refuser, à la
condition cependant de faire l’équipe. Domenech lui en gardera rancune. Peut-être que Zidane n’a
pas changé. Qu’il est fidèle à une idée ancienne, celle qui l’avait vu transformer une équipe de
France moribonde en vice-championne du monde parce qu’il avait remis trois monstres du football
(lui, Lilian Thuram et Claude Makelele) dans le paysage, eussent-ils 101 ans à eux trois à l’époque
des faits. Peut-être que la notion d’âge, et même de cycle, n’est qu’un attrape-gogo journalistique,
un peu comme la victoire de 2004 contre l’Angleterre ou cette verticalité autoritaire dont un José
Mourinho, un Pep Guardiola ou un Antonio Conte, tous comptant parmi les coachs les plus
bankable de la planète, font la preuve devant les micros.
Peut-être aussi que Cristiano Ronaldo est toujours aussi buteur à 33 ans, Luka Modric toujours
aussi endurant à 32, Sergio Ramos aussi dominateur à 31. Que la bête est toujours là, enfouie
dans la psyché du joueur, prête à sauter à la gorge des Parisiens aux premières notes de l’hymne
pompier de la Ligue des champions.
La double confrontation dira ça. Et elle recèle en son sein une immense gourmandise, l’une des
clés du foot tricolore, ou plutôt de son avenir : le 6 mars, pour le 8 de finale retour au Parc des
princes, Zidane prendra pour la toute première fois place sur un banc de touche français. Ce n’est
pas comme s’il n’avait jamais tourné autour. Après avoir fait acte de candidature en juillet 2012
pour succéder à Laurent Blanc au poste de sélectionneur, le maestro était à nouveau en approche
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en octobre 2013, des fois que le barrage à suivre contre l’Ukraine pour accéder au Mondial 2014
aurait tourné vinaigre pour l’entraîneur des Bleus, Didier Deschamps. En prolongeant cet automne
le mandat de Deschamps jusqu’en 2020, c’est-à-dire au-delà du Mondial russe, le président de la
fédération, Noël Le Graët, a envoyé un signal négatif à l’ancien numéro 10 tricolore : ça n’est
jamais que l’air du temps et celui-ci sera balayé par les résultats des Bleus à venir, dans un sens
ou dans l’autre.
A distance, il semble que Zidane ait entretenu une sorte de lien avec la France depuis la Maison
blanche : c’est lui qui a fait venir Varane en 2011, encore lui qui a mis son communicant à
disposition d’un Benzema pris dans l’histoire de la sextape, toujours lui qui a refusé de faire venir
un attaquant pour mettre ce même Benzema en concurrence cet hiver. On donnerait cher pour
savoir ce qu’il aura en tête au moment de s’asseoir sur le banc du Parc. La scène est du reste
facile à imaginer : la totalité des photographes tournant le dos au terrain, et à Neymar, Ronaldo et
compagnie, pour mitrailler l’entraîneur madrilène. Le reflet inversé du France-Angleterre de 2004 :
uniquement concentrés sur la présence de Victoria Beckham en tribune pendant la quasi-totalité
du match, les photographes britanniques avaient été contraints de revenir au terrain et sur Zidane
quand il avait expédié la sélection anglaise par-dessus bord.

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