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Voir la version complète : Festival Panafricain d'Alger


nacer-eddine06
04/09/2018, 21h48
"J'ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s'exerce aveuglément dans les rues d'Alger par exemple, et qui peut un jour frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice."
Albert Camus
Oui, il faut que cela se sache, j'ai été un dangereux révolutionnaire ! Oh, il y a bien longtemps, et je ne risque rien à avouer maintenant ce qui est couvert depuis des années par la prescription trentenaire (de trente jours !).

Si Edwy Plenel, éminent journaliste au Monde et l'un de mes anciens condisciples au lycée Victor Hugo et mon Co-rédacteur du journal du lycée en 1968-69, rappelle ses souvenirs de 1968 dans un livre qui a eu les honneurs de la critique de El Watan en septembre 2001, je peux bien moi aussi rappeler les différentes étapes de mon parcours combattant.

Ah, la vie n'était pas rose tous les jours pour nous, fils de bourgeois installés dans le confort de nos appartements avec vue sur la mer et sans chauffage l'hiver, elle n'était rose que lorsque le vent avait soufflé du bon côté et que le soleil se couchait rose dans la mer.

En ces temps là, l'Algérie était le phare du Monde (oui, pas seulement du Tiers-Monde, pourquoi les deux autres morceaux n'auraient-ils pas profité des lumières nocturnes de tous les phares qui bordent nos 1200 km de côtes superbes ?), en ces temps là l'Algérie avait depuis longtemps jeté l'égoïsme par la fenêtre, et se posait en modèle universel ; que cette époque était belle !

Cela avait commencé en 1968, pas en mai comme dans certains pays retardataires mais volontiers donneurs de leçon à la Terre entière ; non, chez nous en Algérie (le plus beau pays du monde, je vous l'ai déjà dit ?), 1968 a commencé en février. Pourquoi février ? Simplement parce que dans notre beau pays (l'Algérie, bessah), nous n'attendons pas le mois de mai pour voir les amandiers en fleurs, le printemps chez nous commence en février, il n'est pas fainéant comme dans le Nord. Alors en février 1968, les étudiants de la Fac' d'Alger (je vous ai déjà expliqué qu'à Alger, on n'avait pas d'Université, mais des Facultés, c'est à la fois la même chose et pas pareil du tout, c'est une question de nuances, et la langue algéroise pour les nuances elle reçoit de leçon de personne, voilà) ont commencé à faire parler d'eux, à se promener rue Michelet au lieu d'aller en cours, à faire la course entre le Trou des Facs et la Poste avec des hommes dans une forme athlétique et un uniforme bleu, à essayer de ne pas prendre une douche à l'eau bleue, à coller des papiers pleins de choses écrites dessus en dehors des espaces réservés pour ça, en évitant qu'une nuée de photographes amateurs et alpinistes ne leur tirent le portrait de loin. Ah, quelle belle époque tout de même, et pour que tout le monde comprenne bien ce dont je parle, je vais quand même traduire.

En février 1968, pour des raisons que j'ai heureusement oubliées depuis longtemps, les étudiants de la Fac' d'Alger ont commencé à faire grève, ce qui ne pouvait pas passer inaperçu vu la situation de la Fac' en plein centre de madinat el djezaïr. Pour expliquer au passant ignorant le pourquoi et le comment, et afin que ce genre d'expression ne reste pas indéfiniment du chinois (!), ils apposèrent des dazibaos sur les murs de l'entrée monumentale de la Fac' rue Edouard Cat, et des Facs de Droit et de Lettres ; étant donné le nombre de lecteurs avides qui se pressaient pour lire ces journaux spontanés constamment mis à jour, il était facile pour des policiers armés d'appareils photo et de téléobjectifs de capturer le portrait de ceux qui n'avaient d'autre but que de se tenir au courant des derniers développements de l'actualité, et qui se retrouvaient souvent au Commissariat Central pour des interviews et des séances photo supplémentaires.

De temps à autres, des étudiants se défoulaient en organisant une petite manifestation assez bon enfant en ville ; mais comme à Alger les manifestations d'étudiants qui partent de la Fac' rue Charles Péguy n'ont pas toujours laissé de bons souvenirs aux responsables du maintien de l'ordre (ça c'est pour tester vos connaissances en Histoire, c'est facile on parle beaucoup de cette période en ce moment, surtout fi frança d'ailleurs), la Police faisait alors prendre l'air à ses camions Mercedes tout neufs, équipés de belles lances à inonder les manifestants et dont les cuves étaient remplies d'eau au bleu de méthylène pour éviter sans doute d'arroser deux fois les mêmes coureurs à pied, certainement par souci d'économie (quand on voit la situation “hydrique” actuelle comme disent les journaux, on apprécie ce souci d'économie) ; certains à l'époque pensaient que c'était pour mieux repérer les coureurs mouillés parmi les manifestants et leur chatouiller le dos avec un bâton, mais moi je suis sûr que c'était pour économiser l'eau.

Bon, donc en février 1968 fi dzaïr (la plus belle ville du monde, ouallahi), je ne rentrais pas du lycée à la maison par le bus T qui passait par la rue Michelet et la Poste, mais par le bus du bas, qui portait un numéro en souvenir de l'ancienne RDTA, et que je prenais en bas du lycée ; petite cause, grands effets, comme je dis toujours.

Ce qui est bien avec l'avion, c'est que de Alger (la plus belle ...) à Paris, on va vite ; ya3ni on va vite passer quelques jours à Paris, et puis on revient encore plus vite passque Alger (... du monde) elle vous manque tellement que ma parole la vérité la vie elle est plus possibe, encore un jour ma parole je meurs. Quel rapport avec la révolution mondiale ? astenna seulement je finis je vous esplique bien : des fronçais de fronce qu'ils travaillaient coopérants fi d'zaïr (ça veut dire i zapprenaient le boulot, i zétaient apprentis), quand i zont eu fini qu'i sont rentrés en France (les pôvres, rentrer en France ! Moi je pars en France, je rentre à Alger, enfin bon passons je m'égare), rien qu'i croyaient que c'était comme ça la vie des étudiants, i zont montré pareil à Cohn-Bendit et Sauvageot, et voilà comment mai 1968 il est né, pas à cause que les étudiants rijaloun de Nanterre i voulaient entrer aouf la nuit dans le dortoir des étudiantes îmra3atoun comme les jaridat françaouiat qu'i z'y connaissent rien i zécrivaient. Ouf, je suis quand bien content d'avoir rétabli la vérité Historique (avec un H majuscule, bessah).

nacer-eddine06
04/09/2018, 21h48
L'année d'après, en 1969, c'est moi que j'ai chanté “L'année du bac”, pas Sheila (si c'est pas Sheila, tant pis, on ne prête qu'aux riches). Pour m'occuper pendant l'année passque le bac ça dure pas toute la vie, j'ai inventé avec quelques autres dont Edwy Plenel d'éditer un journal du lycée Victor Hugo, journal que forts de notre conscience révolutionnaire et de notre idéalisme kifkif nous avions baptisé “Le Tigre en Papier”, par référence à un mot connu d'un grand personnage qui dormait toujours quand nous nous travaillions, avait beaucoup marché quand il était jeune, puis avait écrit un tout petit livre hmar, se faisait souvent photographier (lui aussi) en train de nager dans un grand fleuve entouré d'une bande d'admirateurs essayant de ne pas se noyer, et est mort bien avant sa femme, ce qui lui a valu à elle un surnom très explicite qui disait qu'elle avait été mariée à ce monsieur qui était mort.

Ce journal mariait élégamment l'appel à la Révolution Mondiale et le respect (apparent !) de l'ordre établi, puisque les textes étaient tapés à la machine par les élèves de la classe de secrétariat pendant les heures de travaux pratiques, qu'il était tiré sur la machine à stencils du lycée, et que nous le criions dans la salle des profs (ça, c'était la Révolution en marche, des élèves même de Terminale dans la salle des profs en 1969 !) ; les articles ne faisaient pas mystère de notre idéologie militante : Edwy devait déjà vanter les charmes de l'autogestion, et moi j'écrivais l'histoire de la Beat' Generation, je me rappelle avoir titré l'un de ces articles qui sont depuis enseignés dans toutes les écoles de journalisme “Tous ceux qui sont différents de nous ne sont pas pour autant des barbares”, paraphrasant à peine une maxime de Blaise Pascal qui avait fait nos délices en classe de français l'année précédente.

Nous avions amorcé le mouvement, la Révolution pouvait voler de ses propres ailes : en juillet 1969, après la sortie des classes, pendant que nous prenions un repos bien mérité (et du guerrier révolutionnaire conscient de ses responsabilités et soucieux de refaire ses forces pour l'année suivante) sur les plages de notre splendide pays (le plus beau du monde ...), le “Président du Conseil de la Révolution et Président du Conseil des Ministres de la République Algérienne Démocratique et Populaire, Président en exercice de l'Organisation de l'Unité Africaine”, je veux parler bien sûr de Houari Boumedienne, inaugurait le Premier Festival Culturel Panafricain.

Pendant plusieurs semaines de juillet, toutes les salles de spectacles d'Alger et des environs ont retenti de toutes les musiques d'Afrique et des Africains exilés outre Atlantique : oui, l'Algérie était bien le phare du Monde, car qui aurait eu l'idée de dire que les Etats-Unis sont dans le Tiers-Monde ? Toute l'Afrique était là, chez nous, dans Alger la plus belle ville du monde, l'Afrique blanche, noire, métisse, l'Afrique indépendante et l'Afrique encore colonisée, l'Afrique qui parle toutes les langues de la planète ; comme a dit le musicien américain (afro-américain) Archie Shepp : “L'Afrique mère avait retrouvé ses enfants oubliés ...”

Mes années à la Fac' de Droit à Alger m'ont bien sûr permis de raffermir mon ardeur révolutionnaire, de parfaire mes connaissances théoriques, de devenir un orateur et un tribun recherché. Quelle chance j'ai eue d'entrer à la Fac' l'année même du Festival panafricain, l'année où les Black Panthers se sont installés à Alger, Kathleen et Eldridge Cleaver en tête ; l'après midi et le soir après les cours, nous pourrions discuter de ce que nous avions appris dans la journée à la Fac. Je l'ai déjà dit, Kathleen était ravissante (elle l'est toujours, à moins que les photos ne mentent), j'avais pour discuter avec elle l'alibi d'améliorer mon anglais puisque elle ne parlait pas français, et son minibus Volkswagen étant toujours garé en face de la Fac, il n'était pas très difficile de la trouver (non, ce n'est pas ce bus là qu'ils avaient,mais en 1970 en pleine période hyppie ça aurait été drôle).

Tous les héros révolutionnaires s'attachent à se construire une image, elle les précède, on s'en souvient longtemps après que le héros a disparu. Houari Boumedienne avait adopté le burnous (1) brun en poil de chameau typique de l'Est, et le gros cigare cubain dont son copain Fidel Castro lui avait offert un bateau entier la première fois qu'il était venu à Alger discuter le coup par dessus une tasse de café (de Cuba) ; de toutes les manières, pour discuter le coup avec Boumedienne, il était bien obligé de venir à Alger, puisque Boum' ne voulait jamais quitter le bled ; en passant, il avait bien raison, pensez donc, la plus belle ville du monde avec une rade encore plus belle que celle de ... et de ... on ne peut pas rester très longtemps absent : moi, dès que je pars ça me presse de revenir. Donc, quand Boumedienne est devenu un homme installé, vers 1970, il s'est composé une image de raïs, c'est normal pour quelqu'un qui prend régulièrement le café avec le Lider Maximo, de vouloir avoir une tête de raïs, non ? Et comme ça, on a pu voir dans tous les numéros de Afrique-Asie, de Jeune Afrique, et d'autres revues allant dans le sens de l'Histoire de l'époque, nos deux héros révolutionnaires parler tranquillement de leur dernier week-end en famille, des prochaines livraisons de café cubain à l'Algérie ou de pétrole algérien à Cuba, des derniers exploits des athlètes des deux pays, et bien sûr de l'amitié multi-séculaire des deux peuples dont le combat historique pour la libération de l'humanité est sur toutes les lèvres (ouf ! Pour la suite, reportez vous à El Moudjahid de l'époque).

Et puis, quand on est une vedette, une étoile, Houari “Nedjma” Boumedienne, comme i diraient les Américains, on a des admirateurs, on est imité, on est copié, on est devenu célèbre ; c'est comme ça que le second porteur de burnous le plus célèbre d'Algérie, non c'est pas moi parce que un vrai burnous comme ça ça coûte vachement cher, c'était Paul Balta, le correspondant permanent du Monde à Alger pendant des années, tellement il avait un burnous kifkif celui du raïs que des fois on se demandait si ils en avaient chacun un ou bien i se le passaient un jour moi un jour toi. Ce fougueux cavalier tébessi que j'ai trouvé sur le site dont l'adresse est derrière l'image, voilà le dernier propriétaire du burnous.

Ah, cette époque est bien loin maintenant, mais qu'il est bon de m'en souvenir, lorsque je regarde ces photos jaunies, lorsque je pense aux heures que nous avons passées à refaire le monde autour d'un verre à la Cafet', refaire le monde et aussi refaire nos devoirs, parce que la révolution mondiale c'est bien, mais avoir une bonne note en Droit Civil ça rapporte plus ! Ah, quand j'y pense, nous étions jeunes et beaux, et maintenant ... Non, c'est stupide, je suis encore jeune et beau, ma voisine de bureau me l'a encore dit cette semaine ; mais il faudra que je lui demande si elle me trouve gâteux ...



Eh bien, non non et non, cette merveilleuse époque existe encore dans le coeur de certains, la preuve la dépêche ci-dessus tirée de Liberté-Algérie du 12 avril.
(1) Le mot burnous, typiquement algérien, vient du mot latin pirnus, qui désigne un manteau de voyage à capuchon ; peut-être plus près de la cachabia, qui sait ?

Les photos du Festival Panafricain d'Alger sont tirées du livre "Le Premier Festival Culturel Panafricain" édité par le Ministère de l'Information et de la Culture dans la collection "Visages de l'Algérie" (mon beau pays ...)
© Alexandre Faulx-Briole, 15 avril 2002

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