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Voir la version complète : Dernier été de la raison de T. Djaout


Tad
02/03/2005, 13h23
Un extrait du Dernier été de la raison de notre regretté T. Djaout...Par toute la puissance historique qu'il dégage, par toute la dramatique dans laquelle baigne l'intrigue, et par tous les idéaux humanistes qu'il sécrète, c'est une oeuvre qui, personnellement, me remue les tripes et m'inonde de tristesse chaque fois que je lis...

"L'avenir est une porte close"

...Quant au juif allemand Karl Marx, l’essentiel de sa théorie repose sur la double affirmation que Dieu n’existe pas et que la vie est matière. Cette doctrine est, bien évidemment, de celles que nous combattrons et - avec l’aide de Dieu ! - détruirons.

Boualem Yekker repose lentement, d’un geste las, le livre de philosophie. Voila le genre de choses qu’on apprend à sa fille dans les nouveaux manuels universitaires élaborés depuis que les théologiens sont à la tête du pays. La philosophie, cette austère mais belle fenêtre ouverte sur le questionnement et le doute, se referme sur les certitudes et l’ostracisme.
Boualem revoit avec amertume le résultat de ce bourrage de crâne (qui ne craint d’ailleurs pas de recourir à la méthode physique : étudiants et enseignants récalcitrants ont été à maintes reprises molestés). Il revoit Kenza, Électre vêtue de noir, vierge intransigeante et farouche, bardée de morale et d’anathèmes.
Elle lui avait assené, quelques jours avant son départ, qu’elle avait honte d’un père comme lui, sourd à la voix de Dieu, exclu des clémences du Jugement Dernier et des béatitudes de la Résurrection. C’était l’heure de la prière. Le muezzin ayant lancé son appel d'une voix triomphale amplifiée à l’infini par des micros vibrant de décibels, trois tapis de prière apparurent simultanément - « miraculeux tapis volants », pensa Boualem -, et la femme, la fille et le fils s’abîmèrent dans des poses d’orants. Lorsqu’ils se relevèrent de leurs dévotions, la fille ramassa avec rage son tapis et, se tournant vers
son père, elle déversa un flot de reproches.
Statue dressée de justicière. Virago implacable que toute féminité a désertée. La maladie du fanatisme l’avait atteinte. Sa foi surhumaine, inhumaine, avait rompu en elle tous les liens tissés par la chair et l’affection. La petite fille aimante, qui s’était toujours sentie très proche de son père, était morte. C’était comme un cocon répudié par la jeune fille bardée de certitudes supérieures, pourvue dune carapace nouvelle qui ne présente aucune faille pour la tendresse, les faiblesses
et les tergiversations de l’homme incrédule.
La fille tremblait tout en proférant les réprimandes. Elle était dans un état d’exaltation, secouée de transes, comme quelqu’un qui, ayant franchi une frontière longtemps redoutée, veut aller jusqu’au bout d’un défi pour conjurer quelque démon.
Boualem se tenait silencieux. Il n’avait rien trouvé à répliquer au violent réquisitoire. Il n’était pas en colère. Lui aussi avait comme atteint une limite au-delà de laquelle le sens, les sentiments, les convenances sont décentrés, abolis. Ou alors ne voulait-il pas parler afin de garder sa douleur intacte, car la parole apaise et exorcise. Boualem ne perdit pas son calme ; il eut même assez de présence d’esprit pour se rendre compte qu’il pouvait se considérer heureux, au vu du sort d’autres personnes. En effet, un malheureux voisin, rentré chez lui en état d’ébriété quelques jours auparavant, avait eu la mâchoire fracturée par son fils nouvellement converti au parti des représentants de Dieu sur terre.
Maintenant, tout en gardant un oeil sur le livre dédié à la philosophie nouveau genre, Boualem pense à une petite fille, être d’intelligence, de vivacité, d’espièglerie et d’amour. Il avait connu une telle fille, avait fait fusion avec elle, car c’était un surgeon de sa chair. Il n’a jamais pu se convaincre de l’existence effective d'une tradition barbare des anciens Arabes, pourtant rapportée dans maints écrits : l’inhumation de fillettes vivantes dans des tribus guerrières pour lesquelles seuls les garçons comptaient. Y a-t-il rien de plus beau sur terre qu’une petite fille ? Est-ce qu’il peut se trouver un coeur d’homme capable de commettre les horreurs relatées ?
Quelques images à la fois douces et accablantes, quelques sensations bienfaisantes et douloureuses le lancinent, tentent de se frayer un chemin pour accaparer tout l’espace de la mémoire. Pour les hommes comme Boualem, le regard est exclusivement tourné vers la mémoire. L’avenir rature, le passé sont devenus une obsession. C’est un flot incontrôlable qu’aucune digue n’arrive à contenir. C’est comme un jardin d’Eden qui irradie dans les ténebres. La nuit, il maintient ses adeptes en éveil, comme une douleur taraudante. Une douleur qu’on ne peut même pas fuir en se réfugiant dans l’avenir, car l’avenir est une porte close.
La mémoire blessée, écrasée sous la meule du temps, noyée dans un horizon tourbillonnant comme une mer démontée, la mémoire s’arrête sur l’image d’une petite fille alerte et malicieuse. C’est l'automne, avec ses arbres frileux dont les feuilles commencent à roussir. La nature est au repos après avoir verdoyé et folâtré au printemps, étincelé en été de ses ors et de ses moires. Les tons sont à la douceur à la nonchalance, à la réconciliation. La nature est comme une femme d’âge mur qui conserve encore quelques attraits mais s’est assagie, a renoncé à sa coquetterie, ses fards et ses appas.
Au milieu de cette nature apaisée, où aucune violence ne fulgure, une petite fille gambade en piétinant des feuilles mortes. Elle ramasse des pommes de pin que le vent a fait tomber. Elle se baisse puis se relève et entame une petite course avant de se baisser encore. Parfois, à son approche, un oiseau jaillit de l’herbe et va, en un vol zigzagant, se poser plus loin ou se dissimuler dans le feuillage d’un arbre. Petite fée commandant aux éléments de son simple bras levé, Kenza lutte contre le vent, sa figure fouineuse en avant, ses boucles brunes en bataille. Être d’innocence, plein d’élans, de curiosité et d’interrogations, Kenza explore les mystères du monde, déchiffre les murmures de la terre avec la baguette magique de sa candeur intronisée. Le regard chargé d’hypocrisie et de reproche du Moralisateur Universel ne peut pas l'atteindre, il glisse sur sa chair innocente et rebelle comme de la bave de crapaud sur un lit d’eau. Tout à coup, dans sa course à la recherche des pommes de pin et à la poursuite des oiseaux, Kenza butte sur un obstacle, tombe et se met à pousser des cris perçants. Boualem, accouru à toute vitesse, a un moment d’affolement: un court piquet émergeant du sol a blessé l’enfant, entaillant profondément son mollet. Pendant qu’il se précipite vers sa voiture, Kenza hurlant dans ses bras, Boualem pense soudain que, si sa fille venait à mourir, il n’accepterait jamais - par fidélité à sa mémoire - d’avoir un autre enfant. Il se demande même s’il pourrait lui survivre, car continuer à vivre constituerait en soi une trahison.
Le soir est maintenant descendu. Avec la pénombre et les ombres furtives où se confondent toutes choses, les nobles et les méprisables, les généreuses et les sordides, avec la pénombre propice au guet et à la conspiration, Boualem éprouve un désir de vengeance physique. Si le système, les idées, les hommes, qui ont fait de sa fille ce qu’elle est aujourd’hui, venaient à se matérialiser dans une personne, que ne serait-il pas capable de faire endurer à cette dernière ! Toutes les humiliations
et les douleurs qu’il a subies, toute la violence qui en est née pourront-elles être dominées ? Boualem est convaincu depuis quelque temps qu’il est capable de violence. Il s’y prépare même en secret, car il sait qu’il y sera un jour contraint. Dans son esprit, tuer a presque fini par devenir un acte symbolique et propitiatoire, un simple rite d'exorcisme où la violence et le sang relèvent d'une pure abstraction.
Il sait aussi qu’ils sont des milliers dans son cas. Mais la méfiance est générale. Comment ceux qui veulent lutter pourront-ils se rencontrer quand la défiance est élevée au rang de névrose ? On a peur de se dévoiler au voisin mais aussi à l’ami, au frère, au rejeton. Chacun est barricadé derrière un rempart d’hypocrisie et de piété affectée. Le silence, lorsqu’on n’est pas sûr de la fiabilité du terrain, est le meilleur appoint à cette armure. Car la moindre faille qui se révèle, la moindre défense qui s'abaisse peuvent s'avérer fatales. Et la gigantesque massue des Régulateurs de la Foi viendra alors vous écraser comme une vulgaire mouche à ***** qui aurait le culot de se poser sur le gâteau.

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