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Voir la version complète : Mourad Benachenhou ▬ La grande illusion


nacer-eddine06
31/03/2019, 18h57
Un système politique aussi ancré que celui que connaît l'Algérie depuis 1962 n'accepte ni de renoncer à sa domination politique ni de négocier son départ sur la base d'un compromis «historique» conforme aux vœux de la population, tels qu'exprimés à travers les manifestations publiques.
• La Voix Du Peuple Est Ignorée Jusqu'à Présent Par Les Autorités Publiques
- Jusqu'à présent, rien ne prouve que la voix du peuple, qui s'exprime à travers les manifestations massives, ait été entendue et acceptée par les autorités publiques comme constituant une revendication légitime pour un changement de système politique mettant fin à l'Etat patrimonial, de caractère privé, mis en place à la suite du coup d'Etat militaire fondateur de Juillet 1962, et dont l'un des membres fondateurs est toujours le chef suprême, même de manière virtuelle, au vu de son état de santé délabré.
• Un Système Politique En « Mode Survie »
- Le système politique actuel cherche à gagner du temps, plutôt de préparer la voie à sa disparition. Il s'est placé en «mode-survie, et chaque composante de sa feuille de route le prouve, car elle est non seulement une violation de la «Constitution-Règlement Intérieur», imposée au peuple algérien unilatéralement et par l'usage de la violence ou de la menace de violence, mais, plus encore, une insulte au bon sens politique. Les voix discordantes en provenance des auxiliaires du système, quels que soient les titres qu'ils arborent ou les formations politiques dont ils sont les porte-voix, ne représentent ni le désarroi ni des indices, si faibles soient-ils, d'acceptation de la voix du peuple, mais simplement des tentatives de remplir le temps et les esprits, pour gagner du temps, et aider à la réussite du cercle vicieux qu'est cette «feuille de route».
• Un Avis Du Conseil Constitutionnel Qui Ne Vise Pas La Constitution
- Il est à rappeler, dans ce contexte, que le Conseil constitutionnel a reconnu explicitement qu'aucun article de la Constitution actuelle ne peut servir d'appui ni à l'annulation de l'élection présidentielle, ni à la prorogation du mandat du chef d'Etat au-delà du 28 avril 2019, ni à la convocation d'une «Conférence nationale» supposée couronner le processus «de transition», par la fondation d'une «Seconde République». En effet, dans son avis, publié, entre autres, sur le quotidien arabophone «Al Khabar», l'avis du Conseil constitutionnel, daté du 14 mars 2019, se base exclusivement sur le décret présidentiel annulant l'élection prévue alors pour le 18 avril 2019, et, pour donner le change sur la vacuité de ses références légales, cite des lois et règlements qui n'ont rien à voir, de près ou de loin, avec les clauses de la Constitution. En fait, cet avis, publié sur le Journal officiel, est la reconnaissance que la Constitution a simplement été suspendue par le décret présidentiel visé. On est donc dans un Etat de «non-loi», qu'ont proclamé les autorités officielles ; en fait, elles aggravent encore plus le caractère arbitraire et unilatéraliste du système politique actuel.
• Un Système Qui S'est Enfermé Sur Lui-Même En S'attribuant les Pleins Pouvoirs En Guise de Promesse d'Ouverture Politique.

- Au lieu de s'ouvrir, ce système s'est enfermé sur lui-même. Peut-on croire dans la repentance du criminel s'il commet un crime pour prouver qu'il est sur la voie du redressement de son comportement ?

- Peut-on faire confiance à une autorité qui proclame sa volonté de changer de comportement si, aussitôt proclamée son intention de conduire le peuple vers une gouvernance plus ouverte, commence par se donner, de manière claire, et à travers un avis du Conseil constitutionnel, les pleins pouvoirs ?

- Cette façon de commencer une «phase transitoire» ne peut que susciter un sentiment de suspicion valide de la part de la population algérienne. Cette «phase de transition», présentée comme ouvrant une «ère politique nouvelle» apparaît pour ce qu'elle est: une manœuvre visant à endormir la vigilance de la population, en faisant croire à une volonté ferme des autorités en place, à changer de mode de gouvernance, alors qu'elle est, en fait, dans ses prémices, une ruse d'évitement, où il s'agit de remettre à plus tard l'affirmation du refus de changer quoi que ce soit à ce mode.

- En fait, les autorités en place marquent, par cette «feuille de route», célébrée comme une avancée dans le sens des revendications populaires, une volonté ferme et définitive des autorités de modifier quelque aspect que ce soit de leur mode de gouvernance. Dans un système né de deux coups d'Etat militaires, un troisième coup d'Etat ne saurait être considéré comme annonciateur d'une volonté de réformes politiques profondes.

- Donc, dans ce projet de «phase transitoire», géré par un «gouvernement ouvert à des partis politiques et à des compétences techniques avérées», rien ne constituetet à n'y envisager aucune «alternative seconde la meilleure» constitue la preuve que les autorités actuelles ne sont pas animées de bonnes intentions, et qu'elles ont choisi la confrontation avec le peuple, qu'elles prétendent vouloir guider vers un système politique plus ouvert.

• Des Proclamations d'Intentions Démenties Par Une Démarche Unilatéraliste

- Par cette «feuille de route», elles se donnent un large délai pour trouver une solution de sortie de cette tourmente politique leur assurant le statuquo politique qu'elles cherchent à maintenir pour sauvegarder leur pouvoir et préserver leurs richesses et celles de leurs comparses, richesses mal acquises et dont une bonne partie est placée dans les banques des «Etats vertueux», qui ne crachent que pour la forme sur le blanchiment d'argent, et au nom de «règles d'éthique» à géométrie variable.

• Une Profusion de Plans de Sortie de La Crise

Dans ce contexte, pourtant transparent, et n'exigeant nullement une capacité d'analyse hors du commun, on constate pourtant une floraison de «propositions», de «suggestions», provenant de diverses «personnalités politiques» en puissance ou ayant déjà exercé des fonctions gouvernementales leur donnant une aura de «sagesse et d'expérience», d'intellectuels de toutes tendances, et même de partis politiques dits «d'opposition», propositions prétendant présenter des alternatives à la «feuille de route» des autorités publiques. Ces alternatives sont, certes, attrayantes intellectuellement, bien que certaines manquent de cohérence, car elles reprennent une partie de la «feuille de route officielle», tout en proclamant qu'elles rejettent la «démarche du pouvoir». Mais, leur faiblesse rédhibitoire est qu'elles sont basées sur l'erreur fondamentale que les autorités publiques seraient vraiment décidées à «ouvrir le champ politique» et accepter de gérer leur «auto-extinction et préparer la voie à la fin du système patrimonial» qui leur a assuré gloire et richesses. Tous ces auteurs de «propositions de sortie de crise» visent-ils réellement à contribuer à une sortie de crise, ou font-ils du «rentrisme» dont le but est de montrer aux autorités en place qu'elles ont intérêt à les rapprocher du «râtelier du pouvoir» où elles pourraient leur être utiles pour assurer leur survie ?

• Des Propositions Complexes, Mais «Hors Sujet»

- En supposant même que ces auteurs ou inspirateurs de propositions soient sincères et soient animés des meilleures intentions du monde, ils «mettent la charrue avant les bœufs», pour la raison évidente qu'ils se fondent sur une hypothèse, même si elle est seulement implicite, optimiste, à savoir que les autorités en place seraient disposées à négocier leur départ, hypothèse ressortissant de l'illusion, car ces autorités, par leurs actions, comme leurs déclarations, n'ont jusqu'à présent donné aucun indice prouvant qu'elles sont prêtes à «plier bagage» devant la pression populaire.

• Des Propositions Qui Induisent En Erreur L'Opinion Publique Mobilisée Contre le Système
- Cette floraison de propositions a comme dangereux effet secondaire de contribuer à démobiliser l'opinion publique et à affaiblir sa détermination, car elles entretiennent la fausse idée qu'il y a des solutions immédiates, intellectuellement valides et politiquement acceptables et opérationnellement praticables, à cette crise.
- On est loin des réalités politiques, qui indiquent plutôt, qu'au vu du refus des autorités publiques de se plier à la volonté populaire, et de leur insistance à suivre une voie qui assure leur survie politique, toute solution n'entrant pas dans leur plan est inacceptable pour elles.

• En conclusion: les autorités publiques n'ont fait montre d'aucun indice prouvant qu'elles sont disposées à infléchir leur stratégie de maintien du statuquo politique patrimonial établi depuis l'indépendance, et leur feuille de route est une tentative de gagner du temps plutôt que la preuve qu'elles seraient sincères dans leur volonté affichée et proclamée «urbi et orbi» de redonner le pouvoir au peuple par des changements constitutionnels profonds rompant avec le mode de gouvernance actuel.

- Cette feuille de route apparaît comme la mise du régime en «mode survie» lui permettant de garder son pouvoir, tout en faisant semblant d'entrer dans une ère de réformes politiques bouleversant le paysage institutionnel du pays.
- Il faut souligner avec force que, jusqu'à présent, la mobilisation populaire n'a pas réussi à infléchir la volonté de ces autorités de sauvegarder le système patrimonial de gouvernement, quitte à y introduire quelques modifications de type «cosmétique», ce qui ne peut se faire que si elles ne changent pas de démarche. C'est là une réalité politique qui doit être rappelée dans ce contexte de grande confusion à la fois spontanée et manipulée.

- Loin de contribuer à la sortie de la crise, les diverses propositions émanant de différents milieux politiques, des plus détaillées aux plus personnalisées, alimentent la confusion dans laquelle prospèrent les gouvernants actuels, et risquent de renforcer l'illusion que ces gouvernants seraient disposés à s'effacer à condition de se voir présenter des alternatives prenant en charge les revendications populaires.

- La donnée politique de base est que les manifestations n'ont obtenu aucun infléchissement dans la démarche des autorités publiques. Donc, la mobilisation populaire est encore indispensable, elle doit se projeter dans la durée.
- Ce n'est pas demain que l'état de choses changera. Seule la ténacité des citoyens en marche permettra de garantir l'échec du plan des autorités publiques de préserver le statuquo politique à tout prix.
- Tous les efforts doivent donc porter sur la nécessité de renforcer encore plus la mobilisation populaire et, surtout, d'éviter qu'elle ne perde de son souffle, en se laissant bercer de l'illusion que la percée est proche, et que les autorités seraient disposées à «lâcher la main».
- «Un Seul Héros, Le Peuple» demeure encore le seul slogan valide. ✍ Mourad Benachenhou / Le quotidien d'Oran / 31 Mars 2019

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