PDA

Voir la version complète : Pourquoi les hommes ont peur des femmes ”, de Jean Cournut


abdelhamid31
30/06/2019, 23h17
Pourquoi les hommes ont peur des femmes ”, de Jean Cournut

Roger Perron
Dans Revue française de psychanalyse 2003/3

“ Adam s’ennuyait. Alors Adam dit à Dieu : “Fabrique-moi de l’altérité” (...) Ève apparut face à Adam. Ils se regardèrent étonnés (...) Adam n’y comprenait rien : cette chose, ou plutôt cette absence de chose sur le corps d’Ève, le mettait mal à l’aise, d’autant que sa chose à lui, Ève, semblait vouloir en faire quelque chose. Donc, le mieux était d’admettre cette petite différence et de faire avec... Alors Adam dit à Ève de s’occuper du ménage ; pendant ce temps, il penserait et la protégerait. Mais, malgré lui, Adam n’était pas tranquille ; il se méfiait. ”

C’est ainsi que Jean Cournut, dès la première page, annonce le thème central de ce livre. Adam, constatant la différence des sexes, se méfie. Et que fait-on quand on se méfie ? On réfléchit. Adam a beaucoup réfléchi, il a beaucoup pensé à cette petite différence, car il constatait qu’elle pouvait lui procurer beaucoup de plaisir, parfois tant de joie, mais aussi tant de souffrances... D’autant que la situation s’était bien compliquée : Adam s’était démultiplié, et il avait fort à faire avec ses rivaux, ses fils qui prétendaient l’occire pour s’assurer la possession des femmes. Des femmes, car Ève aussi s’était démultipliée, et vous imaginez le tourment du pauvre Adam : s’affronter à un continent noir ce n’est déjà pas facile, mais une horde de continents noirs !

Adam a beaucoup réfléchi ; et il a fini par écrire un livre, qu’il a intitulé Pourquoi les hommes ont peur des femmes ?

J’ai lu son livre, sans trop savoir si j’accepterais ou préférerais ignorer que je suis aussi Adam. En tout cas je l’ai lu, et j’ai réfléchi. J’ai pensé un moment à demander son avis à Ève, mais j’y ai renoncé : c’est déjà bien assez compliqué comme ça...

Voici comment je l’ai lu ; libre à toi, ô lecteur, de réfléchir à la façon dont j’ai réfléchi sur la façon dont Adam a réfléchi.

Cela commence par deux constats.

Premier constat : tout le monde admet qu’il y a une – ou des ? – différence(s) entre les deux sexes, et que c’est même pour cela qu’il y en a deux (tout le monde, sauf peut-être quelques personnes qui font tout ce qu’elles peuvent pour l’ignorer). Il y en a deux, notons-le : deux, et pas trois ou quatre : pourquoi ? Mais c’est somme toute bien venu, parce que c’est bien commode pour fonctionner comme une sorte d’organisateur universel de la différence, dans la pensée et dans le langage. Le latin a été particulièrement ingénieux à cet égard, et après lui les langues qui en ont hérité, dont la nôtre. Cela nous permet de sourire quand quelqu’un, de langue anglaise par exemple, dit « le chaise », ou « la fauteuil » : nous savons bien, nous, qu’il y a du masculin et du féminin là-dedans. Nous savons qu’un amour est masculin, mais que des amours sont féminines, et Tirésias en serait bien d’accord, lui qui pensait déjà, pour avoir éprouvé la chose des deux côtés, qu’un orgue accompagne un unique délice au masculin, mais que les délices multiples sont féminines et déclenchent les grandes orgues, etc.

Second constat : partout dans toutes les cultures ou presque, les hommes dominent les femmes. En tout cas officiellement, en public, dans les modes d’organisation sociale. En privé, ce peut être tout autre chose, mais alors Adam a l’impression qu’Ève se venge ; il a d’ailleurs le vague souvenir que quand il était petit... alors devenu grand il se venge aussi... Qui se venge le plus, le mieux, et comment ?

D’où la question : si Adam, reconnaissant la différence avec Ève, l’opprime, ne serait-ce pas parce qu’il en a peur ? Tout le livre va être consacré à explorer les facettes, les expressions, les racines de cette peur, tenue pour universelle, étant admis d’ailleurs qu’on peut aimer beaucoup ce qui cause cette peur ; sans doute faudrait-il aussi admettre qu’on peut aimer avoir peur, ce que peut-être ce livre n’envisage pas assez.

Premières réponses possibles à la question « pourquoi les hommes ont-ils peur des femmes ? » :

Parce qu’ils ont eu peur de leur mère, une mère archa ïque terrifiante, parce que subsistent en eux des fantasmes de fusion, d’engloutissement, de dévoration, etc.

Parce qu’elles incarnent, pensent-ils, une sexualité animale et sauvage. Lisant cela, j’ai pensé que peut-être cette peur s’enracine dans une peur plus fondamentale encore, la terreur liée à la pulsion elle-même : la terreur d’un débordement incontrôlé, non seulement chez la femme partenaire sexuelle, mais aussi en soi-même et de façon beaucoup plus terrifiante encore, car il s’agit alors de l’horreur d’un déferlement pulsionnel explosif qui brûlerait l’être d’un coup. La pulsion peut être ressentie comme mortelle, la clinique parfois donne cela à voir. La question serait de savoir si ce fantasme est, comme je le crois, antérieur à la différence des sexes, même s’il est ensuite remodelé défensivement par la différence des sexes. J’ai alors bien entendu pensé à la réflexion antérieure de Jean Cournut en ce qui concerne le débordement quantitatif.

Les hommes ont peur des femmes parce que, face à cette sexualité redoutée énorme, sans frein, envahissante, ils craignent de ne pouvoir jamais les satisfaire, sauf à s’épuiser au point d’en mourir... à tout le moins ont-ils peur que, insatisfaites, elles ne se vengent.

Parce que dès lors, et pour ces raisons, elles incarnent, pensent-ils, la mort. Ils hésitent à les aborder parce qu’ils les tiennent pour dangereuses, mais aussi parce qu’ils les idéalisent (s’agit-il d’une formation réactionnelle ? c’est probablement moins simple).

Bref, les femmes sont diaboliques. On pense bien sûr à la façon dont l’Église traitait les possédées du diable, toujours accusées de se livrer sous son influence à des pratiques sexuelles abominables et de perdre par là l’homme vertueux ; mais hélas il n’est pas besoin de remonter le temps pour voir fonctionner cette terrible machinerie psychique, il suffit d’interroger là-dessus n’importe quel extrémiste religieux : la femme, c’est bien le diable.

Voilà pour un premier tour d’horizon. Mais il est à cette peur des ressorts plus intimes, à rechercher dans la psychosexualité de l’homme lui-même. Car sans doute ce qu’il persécute chez la femme, c’est sa propre féminité, inacceptable, surtout en ce qu’elle implique à ses yeux de la jouissance à être passivement pénétré(e), une jouissance d’ailleurs qui peut alors donner la sensation que quand elle se déclenche cela ne va jamais s’arrêter ; quel effroi alors, mais aussi, comme Tirésias l’avait bien vu, quelle envie ! Serait-elle donc capable, dix fois plus que l’homme, de ce jaillissement d’une force vitale dont lui, l’homme, se voudrait seul capable ? Bien sûr, il se rassure en se disant (même inconsciemment) que ce qu’elle veut, c’est ce qu’elle n’a pas, et qu’il a, lui : son pénis, son phallus, de quelque nom qu’il le nomme, mais qu’il conçoit comme l’instrument et la source même de cette force vitale dont il se veut principal, voire seul détenteur. Il se rassure ainsi, ou tente de se rassurer, car il se peut bien que le doute le ronge : ne serait-il pas, précisément, en train de se rassurer ainsi, même si Freud l’approuve (après tout, pour être Sigmund Freud, on n’en est pas moins homme...). Et ce qui alimente son doute, c’est que les femmes semblent participer toutes d’un secret qu’elles lui rendent totalement opaque. Jean Cournut écrit à ce propos : « Nous voilà dans le registre du sacré, c’est-à-dire l’intouchable, le secret, ce qui échappe à la pensée rationnelle, ce que l’on a du mal à se représenter, et qui, peut-être, n’est pas représentable » (p. 17). Je me souviens d’avoir lu un jour une nouvelle de science fiction joliment tournée sur ce thème : les extraterrestres sont parmi nous, depuis longtemps, mais ils ont établi leur pouvoir, un pouvoir absolu, de façon subtile, en nous aveuglant de telle façon que nous ne pourrons jamais percer leur secret : ces extraterrestres, ce sont les femmes...

Voilà ce qui peut se penser, se vivre, se dire, et peut-être surtout ne pas se dire, du côté des hommes. Il faudra, et le livre y sera largement consacré, en explorer les racines et les développements fantasmatiques, autant que les conséquences dans les pratiques sociales, les institutions, les arts, etc.

Mais si on allait voir un peu du côté des femmes ? Jean Cournut rappelle cet aphorisme des militantes du MLF : « Un homme sur deux est une femme » ; et je me souviens de ce joli mythe des origines : « Quand Dieu a créé l’homme, elle a simplement voulu plaisanter... » Partons en promenade ; au gré des rencontres, nous saluons des biologistes, des sociologues, des anthropologues, des philosophes, des écrivains. Nous nous saluons et passons notre chemin. À la première lecture, j’ai eu l’impression un peu mélancolique d’une promenade d’automne dans un champ d’asphodèles. C’est en seconde lecture que j’ai compris pourquoi : c’est qu’il y est question de la différence : la différence des sexes fonde et signifie l’altérité. Et je me suis vu alors, avec tous ces compagnons de promenade, à la façon d’un satellite, exactement maintenu sur sa trajectoire elliptique par le jeu de deux forces antagonistes équilibrées : à savoir celle qui tend à la chute dans l’identique, et celle qui expulse vers l’hétérogène. L’identique est au foyer de l’ellipse : s’il l’emporte, je tombe sur ce trou noir central qui m’absorbe et dans lequel je disparais dans le grand flamboiement de la fusion. L’hétérogène m’attire en sens contraire vers l’extérieur : s’il l’emporte, je suis éjecté dans la solitude de ces espaces glacés qui effrayaient tant Blaise Pascal. Il est donc vital que je reste sur ma trajectoire, à distance équilibrée de l’identique et de l’hétérogène. Cette trajectoire, c’est celle du semblable, où je suis à la fois pareil et pas pareil ; celle où je suis moi, à nul autre pareil, et cependant identifié, identifiable, à l’Autre, que je dis, précisément, mon semblable. Je précise que cette métaphore, qui procède de mon expérience clinique avec les enfants autistes, est mienne, mais j’espère qu’elle ne sera pas désavouée par Jean Cournut. Car il dit bien, notamment vers la page 50, la double peur qui nous habite : nous avons peur de la différence, qui risque de mettre en cause ce que nous sommes, mais plus encore peur de la non-différence qui risque tout simplement de nous faire disparaître. Et s’il en est ainsi, qu’est-ce qui peut le mieux activer cette double peur que la plus visible des différences, la plus signifiante et la plus incompréhensible, la plus chargée de passions, d’amour et de haine : la différence des sexes ?

Il faut quand même revenir à Freud : voici le chapitre 2, « Psychanalyse de la vie amoureuse ». Deux jalons d’abord. Le premier pose que « c’est ce que l’homme ne parvient pas à mettre en représentations affectées, refoulables et symbolisables, qui déclenche en lui peur, angoisse, terreur » (p. 56). Le second jalon part des considérations freudiennes sur le narcissisme des petites différences ; et Jean Cournut demande : « Cette petite différence dérange les hommes ; serait-elle d’aventure difficile à se représenter, au point qu’ils en arrivent à se sentir agressés, à s’identifier à l’agresseur et même à agresser l’agresseur ? » (p. 56).

Voici donc opportune une visite aux textes de 1910, 1912, 1918 groupés par Freud sous le titre général « Contributions à la psychologie de la vie amoureuse ». Le premier décrit ce qu’on peut tenir comme une transformation de la peur de la femme : elle doit être sauvée avant d’être, si possible, possédée. Le second, consacré à l’impuissance masculine, et surtout le troisième, sur le tabou de la virginité, fondent cette peur dans l’angoisse de castration, mise en forme par l’interdit de l’inceste et les interdits culturels qui le signifient. Mais, à la base de cette dynamique, on trouve « la peur fondamentale qu’éprouvent les hommes devant la sexualité : peur de la sexualité en tant que poussée pulsionnelle débordante, difficile à maîtriser, et plus encore à sublimer ; peur de la sexualité en tant que fonction précaire, vulnérable, incontrôlable dans le meilleur et surtout dans le pire ; peur de la sexualité en tant que fonction insatisfaisante fondamentalement, par nature et en raison de l’interdit qui l’entrave » (p. 63). Or quel risque court-on, homme, à suivre la pente de la sexualité ? précisément le risque de laisser éclater l’angoisse de castration. Autrement dit, le danger est de devenir femme, comme M. Graf et « le Professeur » l’avaient bien expliqué au petit Hans. Or « les hommes refusent le féminin, chez les femmes et en eux-mêmes, parce que c’est du passif, du masochique et du châtré » (p. 65).

.../...

abdelhamid31
30/06/2019, 23h19
.../...

Mais, face à la question : de quoi les hommes ont-ils vraiment peur ? « la réponse freudienne en termes de castration paraît insuffisante. L’angoisse de castration ne résume pas toutes les modalités de l’angoisse ; les femmes ne dévalorisent ni le féminin, ni la série : passif, maso, châtré, et certains hommes ne refusent pas systématiquement le féminin » (p. 71). Mais qu’est-ce que le féminin ? « Les hommes ne se raconteraient-ils pas des histoires de castration et de peur pour éviter de se confronter à autre chose qu’évoquerait pour eux le féminin ? » (p. 72). Qu’est-ce donc ? Ici, Jean Cournut apporte le principe d’une réponse qui va être ensuite largement développée. Tout homme a d’abord été un bébé mâle ; pour lui, le féminin a été d’emblée féminin maternel et féminin érotique, ce que Jean Cournut désigne comme « féminin érotico-maternel ». C’est et cela restera irreprésentable, non symbolisable ; mais c’est bien pour sortir de ce non-sens, cette absence de sens, d’autant plus radicale que les femmes, elles non plus, ne peuvent rien en dire, que peut-être il donnera à tout cela du sens en se racontant des histoires de castration appuyées par l’autorité de Freud (mais, répétons-le, pour être Freud, on n’en est pas moins homme...). Dans l’urgence, « plusieurs manœuvres sont utilisées par les hommes pour parer au danger : nommer, figurer, dialectiser (...) la tentation est grande de se donner plusieurs définitions du féminin et de se servir de l’une pour en dévaloriser une autre. En général ces tentatives de récupération s’effectuent plutôt au bénéfice d’un maternel qui semble avoir meilleure réputation que le féminin » (p. 79). Mais bien d’autres modes de défense peuvent prévaloir : ainsi des diverses figures de l’homosexualité masculine, ou de la solution fétichique, ou encore, face à l’agression d’une jouissance féminine supposée infinie, les mesures qui visent à en limiter les expressions (l’exclusion sociale des femmes, leur mise en tutelle juridique), voire sa source même (l’excision). Tout ceci, bien entendu, sur la base des fantasmes originaires, de séduction, de castration, de scène primitive (auxquels sans doute il faut ajouter le fantasme de retour au sein maternel), qui alimentent en représentations possibles ces défenses contre la peur.

Mais, en fait, « si derrière cette peur que les hommes ont des femmes, et qui les conduit à les dominer, si en arrière-plan de cette angoisse de l’irreprésentable féminin érotico-maternel, flambait une envie secrète ? autrement dit, si un Schreber sommeillait en tout homme ? » (p. 89). Peut-être ; mais cette envie est en général farouchement niée par les hommes, précisément parce que cela les priverait des défenses qui viennent d’être énumérées ; et peut-être même les femmes préfèrent-elles elles-mêmes les histoires de castration, voire la soumission aux hommes, parce que cela les sauve de leur mère...

Leur mère ? mais, justement, qu’en est-il de la relation de la mère et du fils ? Le troisième chapitre nous convie à une nouvelle promenade, celle-ci au pays des passions filiales, en compagnie d’écrivains et des tragiques grecs, dans des œuvres où il s’agit d’amour et de haine adressés au féminin érotique de la mère.

Mais qu’en est-il de la relation de la mère et de la fille, vue par les hommes ? C’est aussi, pressentent-ils, une relation intense d’amour et de haine, mais « entre femmes », et par là si mystérieuse qu’ils ont de bonnes chances de s’y sentir quantité négligeable, marginalisés, exclus ; l’homme a cependant quelques chances de se rassurer dans la problématique œdipienne, qu’il soit mari, père ou frère. Ce n’est pas facile, car il est bien « le fils d’une mère qui a connu les affres de la confrontation mère-fille. Freud », remarque Jean Cournut, « n’a guère ouvert cette partie du dossier », pas plus d’ailleurs que Melanie Klein. Et si le fantasme de castration n’est pas utilisable, « si la logique phallique est en défaut, les hommes-fils sont confrontés à une impuissance de pensée et de mise en représentation, et, en deçà de l’angoisse refoulante, à l’horreur sidérée » (p. 138). Ce qui rôde, c’est le fantasme de l’inceste mère-fille, et, au-delà, de l’homosexualité féminine ; mais comment les définir ? Car, souligne pertinemment Jean Cournut, « la relation mère-fille est une relation à l’identique : du féminin érotique et du féminin érotique de même sang, ce qui défie toutes les différences » (p. 141). Nous voici, tombant de l’orbite elliptique, aspirés par le trou noir de l’identique : c’est bien l’horreur en effet... Pour ne pas y tomber, une bonne recette : maintenir la différence par la coupure qui fait signe : ce sont les vertus du complexe de castration, qui « fonctionne comme une phobie permanente et structurante » (p. 143) : on peut toujours alors sacrifier la partie pour le tout.

Mais, du côté des femmes, ce recours n’est pas aisé, puisque, si l’on en croit Freud, le sacrifice a déjà eu lieu, la castration est déjà survenue. Qu’en est-il alors de l’homosexualité féminine, pour les femmes ? Le vertige fusionnel est bien là, ce qui peut conduire l’une des partenaires à restaurer de la différence en se posant en pseudo-mâle. Regardons du côté des anthropologues : l’exogamie qui prévaut dans certaines sociétés consiste à parer au danger en exportant les femmes : en fait on exporte les filles et les sœurs, on garde les mères... Avantage supplémentaire : cela sépare les mères et les filles. Il y a bien sûr une meilleure solution pour nous, psychanalystes : c’est celle de la mère « suffisamment bonne » qui introduit un tiers dans sa relation avec sa fille. C’est la solution œdipienne.

L’Œdipe permet l’amour autant sans doute qu’il le brime. Mais qu’est.ce que l’amour ? Aimer, être aimé, s’aimer soi-même, sujet, objet, faire l’amour, avoir, être, cela se décline et s’agit dans... osons-le avec Jean Cournut, dans bien des positions. « Un subtil équilibre est délicat à maintenir ; il est en somme toujours à refaire entre les investissements narcissiques et objectaux, entre aimer et s’aimer, entre l’autre et soi, entre l’étranger et l’entre-soi. Cet équilibre est menacé de deux côtés : ou le moi, par manque d’objets à aimer, est malade de frustration solitaire, ou il se vide de sa propre libido en surinvestissant l’objet d’amour » (p. 160). Ou on tombe dans le trou noir central de la fusion, ou on est éjecté dans les espaces infinis de la solitude.

Restons donc en équilibre, et pensons. Pensons à l’amour. Les hommes ont peur des femmes, sans doute ; et peut-être bien que les femmes, elles, ont peur des hommes. Mais pourtant ils et elles passent leur temps à tenter de s’aimer, parfois à s’aimer et à se détester. Alors, encore une fois, qu’est-ce que l’amour, qu’est-ce que la « crise d’amour », et sa forme intense, la passion ? Serait-ce quelque chose comme une névrose actuelle ? Le psychanalyste y a affaire, dans sa vie privée bien sûr, mais aussi d’une façon qui lui est propre, puisqu’il doit affronter dans ses cures l’amour de transfert, et ce qui s’en trouve activé dans son contre-transfert. Mais, en fait, tout amour est sans doute de transfert, puisque toujours il répète quelque chose d’amours anciennes qu’il déplace sur quelqu’un d’autre.

Cela permet d’aimer, cela en fournit le moteur et la matière. Encore faut-il, pour qu’un homme y parvienne, qu’il « exorcise le féminin », selon le titre des deux derniers chapitres ; un féminin défini comme « un ensemble érotico-maternel que les hommes ne parviennent pas à se représenter » (p. 195). Car ici Jean Cournut reprend et développe ce qui est peut-être sa thèse centrale : si les hommes ont peur des femmes, cela procède de leur difficulté, voire de leur impossibilité, à se représenter le féminin, celui des femmes et le leur propre. « Le féminin, c’est-à-dire cette part obscure de l’autre, cette question de l’altérité, cette différence dont se scandalise le narcissisme dans la mesure où il ne l’intègre pas, ce risque permanent de déliaison au bord duquel vacille l’humain. » Le féminin serait donc alors « un échec de la pulsionnalisation, de la mise en représentation (il serait) facteur de non-liaison, voire de déliaison, reste ingérable, carence foncière du travail de liaison qui constitue – qui est – l’humain » (p. 208).

Voici donc énoncée, clairement et fortement, la thèse centrale du livre. On peut différer sur cette idée que le féminin est irreprésentable, ou comporte une part inquiétante d’irreprésentable, et par là de non pulsionnalisable (c’est-à-dire que l’excitation sexuelle demeure pour une part à l’état brut, dans le corps, sans pouvoir atteindre, par le jeu des représentations, la zone limite, psyché-soma, qui permettrait au féminin de devenir objet de travail psychique, et au-delà de pensée. Je craindrais, pour ma part, que, dans de telles discussions, les différences d’opinions portent autant la marque des expériences personnelles du psychanalyste, et d’abord du simple fait qu’il est homme ou femme, que de sa pratique des cures... Quoi qu’il en soit, la thèse est forte : ce dont les hommes ont peur, c’est de l’altérité, et ils ont peur des femmes parce que ce sont les humains qui la manifestent de la façon la plus évidente à leurs yeux. Bien. Mais ne serait-ce pas réciproque ? Aux yeux des femmes, l’altérité n’est-elle pas manifestée par les hommes ?. Lorsque Jean Cournut écrit (p. 242) : « On dirait que pour les hommes il n’est pas pensable qu’existent deux sujets différents l’un de l’autre. Il ne peut y avoir qu’un seul sujet, et il se constitue du refus de la différence sexuée », j’en suis personnellement bien d’accord. Mais faut-il entendre là « les hommes » comme désignant la moitié mâle de l’espèce, ou bien l’espèce tout entière ? Je penche pour l’espèce tout entière : au fond, ce dont l’humain a peur, c’est de l’Autre, qu’il s’efforce de dire son semblable pour se rassurer. Il y a donc peut-être un livre symétrique à écrire : « Pourquoi les femmes ont peur des hommes ? »... et un troisième, en bonne synthèse dialectique : « Pourquoi le sujet a-t-il peur de tout autre sujet ? » Il se pourrait que le sujet manque à être signifiant pour un autre signifiant, et que là est notre drame.

Voir ainsi les choses, serait-ce désexualiser le problème, en situant la peur au cœur même de l’humain, en deçà de la différence des sexes ? je ne crois pas : même si la source est en deçà, tout le modelage psychique porte bien, nous en sommes convaincus, la marque de la différence des sexes.

Je terminerai sur cette question, qui me paraît se situer au cœur même de cet ouvrage. Il faudrait sans doute évoquer ce qui est discuté dans le dernier chapitre, sur les mises en forme sociales de la peur des femmes, sur le mythe originaire du meurtre du père de la horde primitive (un mythe où les femmes n’apparaissent que comme des proies ou des objets d’échange), sur l’idéalisation de la mère pour se défendre de la femme (« tout fils est persuadé que la mère et la putain font la même chose, sauf évidemment sa mère à lui », p. 247), sur la nécessaire distinction entre le père réel et le père symbolique, sur le machisme, sur « le caractère radicalement impensable d’un matricide originaire », impensable parce qu’en prise directe sur la « rage de disparition » qui envahissait le bébé, etc.

Restent deux questions, à mon sens étroitement coordonnées.

Première question : les femmes ont-elles peur des hommes ? Jean Cournut s’interroge à cet égard à la fin de l’ouvrage, et sa réponse est nuancée : les femmes n’ont « pas particulièrement peur des hommes » ; elles craignent sans doute leur force, leur violence, leur oppression, leurs faiblesses aussi ; mais elles redoutent surtout d’être abandonnées et renvoyées à une relation maternelle insupportable. Elles sont bien plus vulnérables que les hommes à la perte d’objet et d’amour de l’objet parce qu’elles ne peuvent pas, comme eux, conserver l’essentiel en sacrifiant une partie ; si elles manquent de quelque chose, c’est de l’efficacité défensive de la problématique de castration.

abdelhamid31
30/06/2019, 23h19
.../...

Seconde question : si les hommes ont peur des femmes, si les femmes ont peur des hommes, fût-ce dans une problématique et des élaborations défensives différentes, ne serait-ce pas que tout humain a peur d’un autre humain ? c’est envisager une peur fondamentale, la peur de l’Autre, qu’il essaie de dire son « semblable » pour se rassurer. Mais cette catégorie du semblable comporte une antinomie fondamentale : c’est un instrument essentiel de la pensée, et c’est impensable. C’est un instrument essentiel de la pensée aux prises avec ses objets : de nombreuses études ont montré que l’enfant franchit une étape décisive lorsqu’il accède au semblable (pareil / pas pareil) au-delà de l’opposition de l’identique et de l’hétérogène. C’est impensable : comment le sujet pourrait-il accepter qu’existe un autre sujet ? Ce n’est pas par hasard que les mouvements de masse d’hommes animés d’une rage meurtrière contre tous les « pas pareils » s’en prennent d’abord, en leur sein même, aux plus visibles des « pas pareils », les femmes.

Adam n’a pas fini de payer ce moment de folie où il a demandé à Dieu : « Fabrique-moi de l’altérité... »

Cookies