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Voir la version complète : Errih ma kisekch, l'arbre à sachets de SAS


morjane
12/04/2007, 16h24
Alger est agréable en début de soirée, entre chien et loup, quand le grand carrousel de la vie nocturne se met en place dans la confusion et le chaos, avant d’aller vers cette tranquillité perfide que peut offrir la nuit.

Les choses semblent, dans la précipitation, retrouver leur place et un ordre naturel dicté par une mécanique mystérieuse qui échappe totalement à notre contrôle. Les choses sont seulement ainsi faites, alors on fait avec en gardant un œil sur le théâtre de la vie qui se rejoue inlassablement. Les dernières silhouettes de femmes pressent le pas pour éviter des malentendus historiques avec le mépris clinique de leurs vis-à-vis mâles. Les voitures achetées à crédit cherchent des issue improbables dans les petites ruelles, pour aller sûrement vers d’autres rêves consuméristes ou un stationnement aléatoire entre deux gardiens de parking édentés et en survêtements, agitant mollement, de loin, des mains fatiguées pour vous signifier leur présence.

Errih ma kisekch. Le vent ne te touchera pas, mon frère. Phrase fétiche d’un peuple né dans l’adversité et qui lutte contre lui-même d’abord et le reste du monde après, en mettant, dans une allégorie somptueuse, la noblesse de ses luttes, jusqu’à celle qu’il imagine mener contre les vents.

Errih ma kisekch. Le vent ne te touchera pas. Fascinante trouvaille lexicale d’une société que personne n’écoute réellement.

Les derniers cafés nettoient à grande eau leur parterre avant de fermer, cédant comme deux sprinteurs de haut niveau le témoin aux bars qui ouvrent leurs portes pour accueillir les gens de la nuit. Etonnante dichotomie où plus rien ne ressemble à rien dans ces lumières blafardes. Environnement clos où la guerre des sexes continue à se faire sans faire de victimes. C’est déjà ça de gagné. Ou plutôt si. Ici, autour de ces comptoirs, il y a chaque soir des victimes. Mais elles ne meurent pas comme dans l’autre guerre qui continue à se jouer dans la vie et sur les couvertures des journaux. «19 morts à Aïn Defla, dont 9 militaires.»

Dans ces bars-cabarets, il y a même des disparus qu’aucune ligue des droits de l’Homme n’a recensés. Parce que les hommes qui disparaissent inopinément finissent toujours par revenir, heureux et fiers dans les bras d’une autre. Une nouvelle gazelle. Il y a toujours de nouvelles gazelles, avec plus d’options et forcément une meilleure formule et de nouvelles techniques. Le marché des voitures, du téléphone et du sexe est en continuelle expansion, ici. Normal.
«Chef, une autre tournée !»

La musique du vent et la danse des sachets

Au même moment, dans le ciel, deux sachets noirs dansent dans une parfaite harmonie sur la musique du vent. Les deux sachets viennent sûrement d’échapper aux incinérateurs du gouvernement qui a décidé de leur faire la guerre. Des sachets mutins. Mais, cette fois-ci, les «éradicateurs» convaincus chuchotent qu’il n’y aura sûrement aucune possibilité de réconciliation entre le gouvernement et les sachets noirs. Les hommes se réconcilient entre eux mais pas encore avec le plastique.

Le sachet noir piste notre vie comme un détective privé hargneux. Il est partout présent. Il s’est invité par effraction dans notre quotidien et n’est jamais reparti. Il est même là où on pense qu’il est inconvenant qu’il soit. Pendant le procès Khalifa, le sachet noir était finalement le principal accusé et le seul témoin –à part quelques grosses légumes que le code pénal nous interdit de nommer ici- à ne pas avoir été auditionné par la justice. Mais les juges parlent-ils le sachet ? Grave interrogation qui tourmente la réforme judiciaire depuis bien longtemps. Mais ne l’oublions pas : le sachet est tout de même une langue à part pour ceux qui savent écouter le temps. Le sachet est une langue nationale, certes pas encore reconnue constitutionnellement, mais elle n’en demeure pas moins une langue nationale, comme le tamazight.

Les pensées se bousculent tandis que voltigent encore dans les cieux d’Alger ces deux sachets rebelles que mène le vent vers des destinations inconnues. Un homme seul assis sur une rampe fume sa cigarette du soir et apprécie le beau spectacle que peut offrir le laid. Un sachet, c’est laid, c’est difforme, mais cette laideur offre, l’instant d’une cigarette, un moment de splendeur avant d’échouer sur un grave problème d’environnement.

Il y a quelques années, l’Afrique du Sud recensait sur son territoire plus de neuf milliards de sachets dans la nature, faisant plus de dégâts que le GSPC, tuant faune et flore. Désastre écologique dans le pays de Mandela. Combien de milliards de sachets avons-nous laissés échoués dans la nature et combien de milliards de dinars ont réussi illégalement à échouer dans ces sachets et grâce à eux ? La disparition totale de ce plastique maudit que prévoit le gouvernement nous aidera-t-elle à mieux lutter contre la corruption et à mieux nous débarrasser du règne de la «tchippa» et du pot-de-vin ? «Chef, une autre tournée !»

L’arbre et les porteurs de sachets

La particularité de ce sachet, c’est sa traîtrise. Il permet aux pauvres de cacher leur misère et aux riches parvenus de faire passer leur influence et leur corruption.

Les Chinois ont longtemps été identifiés par leurs bleus de Chine, les Algériens seront longtemps reconnus grâce à leurs sachets noirs.

Sur le boulevard Mohamed V, des hommes se sont rassemblés. Je pense d’abord à une veillée funèbre. Plus loin, un autre rassemblement de mines tristes et silencieuses. La mort continue à bousculer nos vies, me dis-je. Mais pourquoi certains de ces hommes venus dire les condoléances tiennent-ils dans leurs mains des sachets noirs froissés et vides ? Il n’y a aucune coutume qui prévoit ce fétichisme lors d’une veillée funèbre pourtant ! Les hommes aux sachets n’étaient pas venus pleurer un proche, ils attendaient la distribution du lait, comme aux temps glorieux de notre socialisme spécifique. Vive la révolution ! Des hommes debout, silencieux, aux regards hagards, humiliés pour quelques litres de lait. Du lait en sachet. Naturellement. Quand sortirons-nous de la tourmente des sachets ? Un jour sûrement. Nous serons heureux le jour où on portera dans nos mains autre chose que des sachets noirs. Sûrement. Mais, pour le moment, il reste le vent à écouter. Il reste les ficus à voir. Ces arbres magnifiques qui bordent les rues d’Alger. Mais pas de chance pour ce soir. Le vent fait tourner les sachets et les branches d’arbre les accrochent. «Chef, une autre tournée de lait !» pour le peuple.

Par SAS, La Tribune

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