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Amazigh_Narif
23/11/2003, 05h17
http://www.uplink.co.jp/film/bowles/image/choukri.jpg

L'auteur du "Pain nu".

L'écrivain marocain d'expression arabe Mohamed Choukri, auteur notamment du Pain nu, est mort, samedi 15 novembre, à l'âge de 68 ans, à l'hôpital militaire de Rabat, des suites d'un cancer. C'est l'une des grandes figures littéraires de Tanger, presque une légende de cette ville, qui disparaît.

Né en 1935 dans le Rif, Mohamed Choukri est l'un des fils d'une famille nombreuse que la guerre et la famine chassent vers le nord du Maroc en 1942, à Tétouan, puis à Tanger. "Tanger à l'époque, écrivait son traducteur, Tahar Ben Jelloun, celui qui le fit connaître en Europe, était une petite jungle mythologique, repaire de bandits, de trafiquants en tous genres et d'âmes maudites par le destin. Mohamed trouva refuge parmi les grandes pierres du port. Il sera docker. Le plus jeune, le plus frêle. (...) Il saura déjouer la fatalité et sera un traître à l'ordre..." "Quand je suis arrivé, il y avait deux Tanger, précisera Choukri dans un entretien au Monde, deux rivages : le Tanger colonialiste et international et le Tanger arabe, fait de misère et d'ignorance. A l'époque, pour manger, je faisais les poubelles. Celles des Européens de préférence, car elles étaient plus riches."

Analphabète, Mohamed Choukri va, sur le tard, à l'école primaire à Larrache, au sud de Tanger. "J'étais presque aussi grand que l'instituteur. (...) J'avais la volonté. Je voulais savoir, rattraper le temps gaspillé. Non, pas gaspillé. Je ne pouvais pas faire autrement."

Cette volonté farouche de ne pas céder à une fatalité qui le condamne, Mohamed Choukri va la traduire et l'exprimer par la littérature. Une littérature brutale, qui n'arrondit aucun angle. Son statut d'écrivain reconnu ne sera pas un luxe inutile, mais le signe tangible de sa victoire. Et la force, la violence de ses écrits prouvent avec éclat le sens qu'il donnait à cette conquête. "La littérature doit être à l'opposé de l'histoire officielle. L'histoire des rois, des présidents et des généraux. Une bonne littérature, c'est Balzac, Stendhal, Zola...", déclarait-il en 1994. En 1960, il commence à publier des poèmes et des nouvelles dans la presse marocaine, mais c'est en 1966 qu'un texte paraît dans une importante revue de Beyrouth et le fait connaître.

Quelques années plus tard, il rencontre l'écrivain américain Paul Bowles, éminente figure de "l'autre Tanger", la cosmopolite, la ville-carrefour où se retrouvent les écrivains des deux côtés de l'Atlantique. Il se lie aussi d'amitié avec Tennessee Williams et Jean Genet notamment. C'est Paul Bowles qui le traduira et le fera connaître aux Etats-Unis. Ainsi, les deux livres de souvenirs sur Genet et Williams seront-ils d'abord publiés en anglais, avec une préface de William Burroughs, avant d'être traduits en français en un volume (Jean Genet et Tennessee Williams à Tanger, Quai Voltaire, 1992). Il consacrera également un livre à Paul Bowles, Le Reclus de Tanger (Quai Voltaire, 1997).

Mais c'est surtout les deux volets de son autobiographie qui assurent à Mohamed Choukri une reconnaissance, et une notoriété marquée par le scandale. Publié d'abord en anglais par Paul Bowles en 1973, Le Pain nu est traduit et préfacé par Tahar Ben Jelloun en 1980 chez Maspero. Ce récit sans complaisance ne dissimule ni n'enjolive rien d'une "enfance confisquée", faite de misère, de rapines, où la sexualité n'a que le visage du viol et de la prostitution. Le Pain nu va connaître un succès considérable et être traduit en douze langues. Mais c'est seulement en 2000 que le livre est autorisé au Maroc.

ÂPRETÉ ET RÉVOLTE

En 1992, paraît en France (au Seuil) Le Temps des erreurs, deuxième volume de son autobiographie. C'est la même âpreté, la même révolte, la même voix d'un damné de la Terre : "Je ne sais pas écrire sur le lait des oiseaux, la délicate étreinte de la beauté angélique, les grappes de rosée, la cascade des lions, les lourdes mamelles des femelles. Je ne sais pas écrire avec un pinceau de cristal. Pour moi, l'écriture est une protestation, pas une parade." D'autres titres de Choukri ont été publiés aux éditions Didier Devillez, de Bruxelles.

Tahar Ben Jelloun, qui se trouve à Tanger, nous a livré ce témoignage sur son ami : "Jamais il ne s'est adapté à la vie. Il cultivait son aspect d'écrivain errant et sauvage. Poursuivi par les fantômes d'une enfance marquée par la brutalité, le manque de tout et par la mort, il se réfugiait dans la lecture des classiques et dans l'écriture. Il ne s'est jamais rangé, suivant en cela l'exemple de Jean Genet, qu'il avait connu à Tanger dans les années 1960 et qu'il agaçait. Genet n'aimait pas être pris pour une idole.

"N'empêche, Mohamed Choukri s'entêtait à survivre dans la marge, abusant du tabac et de l'alcool, continuait à écrire sa vie en nommant les choses crûment. C'était un personnage sans famille, sans attache mais entouré d'amis. Il avait de l'humour, me disait dernièrement être plus fort que le mal qui le rongeait et ajoutait en riant et sans y croire que "tout ça c'est ta faute, tu n'aurais jamais dû me sortir de mon trou !" C'était notre façon de rire ensemble. Un personnage dérangeant qui va manquer aux lettres arabes."


Source : Le Monde

LeGrandBleu
23/11/2003, 19h06
Le pain nu, le meilleur dans la littérature marocaine en langue française.

Amazigh_Narif
24/11/2003, 14h48
C livre illustre le génie berbère...

Même si le livre fût écrit en arabe ! :roll:

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