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Voir la version complète : La spiritualité d’aujourd’hui


Jallal-a-bad
24/09/2007, 08h31
Les amis de l'Islam (http://www.lesamisdelislam.org/article.php3?id_article=12)

Cheikh Khaled Bentounès





De tout temps l’homme a essayé d’appréhender, de réfléchir à son destin afin de donner un sens à sa vie, à sa mort inéluctable, et de répondre à l’angoisse provoquée par ses interrogations sur l’après-mort.
En effet, aussi loin que l’on puisse remonter dans l’histoire de l’aventure humaine, nous trouvons trace de croyances et de rites car l’homme est mû par un besoin inné chez lui de relier ses réflexions à une dimension sacrée, religieuse ou spirituelle. Cet héritage lointain de l’humanité n’est-il pas l’expression de la quête permanente chez l’homme à vouloir connaître l’inconnaissable ? Dans sa vision partielle de la vérité, l’homme a adoré les éléments de la nature, créé des idoles, divinisé des hommes comme lui, inventé des rites magiques, des concepts, des théologies... Mais, au fond, cela n’est il pas l’émanation du désir constant de réaliser en lui l’état de l’unité transcendantale, lien qui rattache sa vie par-delà la mort à l’éternité, source de toute manifestation ? « Mais plus vaste encore sont les propos sur l’homme, car l’homme est un problème pour l’homme » a dit le soufi At-Tawhidî [1 (http://www.lesamisdelislam.org/article.php3?id_article=4#nb1)].

Cela est incontestable : l’homme n’a élaboré sa pensée que par rapport à sa vision, son interrogation du monde et de l’univers. Ainsi sont nées les civilisations humaines et avec elles la conscience universelle. L’homme s’est distingué de l’animal par son intelligence, par sa capacité à s’adapter, à concevoir des règles de vie, des lois, des philosophies et des vertus morales. C’est le passage de l’homme biologique à l’être spirituel, porteur de cette conscience universelle qui permît l’épanouissement de la société humaine. Les croyances et les religions furent le foyer-laboratoire où naquirent les différentes cultures avec leurs multiples richesses. La religion, dans ce qu’elle a d’essentiel, de spirituel, n’a de sens que si elle relie l’homme à l’absolu. Elle l’invite par une expérience vivante et intime, réconciliant le corps et l’esprit, à s’éveiller aux réalités subtiles. Elle lui permet d’atteindre l’équilibre et l’épanouissement de son être. Pour se parfaire en l’homme, elle a besoin d’un cheminement balisé, fruit de l’expérience, de la sagesse et de la connaissance de ceux qui l’ont devancée. En effet, c’est par cette transmission fidèle et complète qu’il se rattache aujourd’hui à cet héritage précieux et fécond. C’est le lieu de ressourcement ou se perpétue la transmission de la tradition vivante d’une génération à une autre.



A notre époque la confusion est grande entre spiritualité et religion. Et il s’avère même que certains religieux craignent, voire condamnent le spirituel. Car celui-ci libère l’homme par une réflexion profonde et une méditation attentive du dogmatisme étroit de la dialectique et de la casuistique théologique. Cet enseignement permet de retrouver en nous la connaissance qui structure et nourrit la conscience. Cela nous conduit à expérimenter un état d’être en harmonie avec la réalité qui nous entoure.
En ce sens, la tradition soufie prêche la voie du juste milieu entre le temporel et le spirituel, entre la loi (shar’ia) et la vérité (haqiqa). Si la première est un moyen d’adoration, une aide et un garde-fou permettant à l’homme de vaincre ses passions, d’atténuer son égoïsme et d’ouvrir son cœur à la générosité et au respect d’autrui, la seconde lui permet de vivre l’intime expérience de la présence divine. Par ailleurs, la loi (ou shar’ia) en elle même s’avère impuissante et dénuée de sens si elle se pratique sous la contrainte : « pas de contrainte en religion... » affirme clairement le Coran (Sourate 2, verset 256). Elle n’a de sens que si elle repose sur la foi (iman) qui rattache notre conscience à l’unité transcendantale. Elle est une force, une énergie qui pousse l’homme vers la certitude, la réalisation de son être d’étape en étape, de l’extérieur vers l’intérieur et de l’intérieur vers l’extérieur. Créant ainsi un double mouvement qui relie le relatif à l’absolu, l’individualité de l’être au principe éternel et à l’essence première de toute manifestation (« Il est le Premier et le Dernier, l’Apparent et le Caché. Il connaît parfaitement toute chose » (Sourate 57, verset 3). Et c’est cela précisément qui donne à la formule de l’unité (tawhid), de la profession de foi musulmane (pas de Divinité autre que Dieu et Mohammed est le messager de Dieu), sa véritable dimension. Ce double témoignage, affirmation fondamentale de tout croyant, ne fait qu’attester l’unicité divine en toute chose, en confirmant le lien indéfectible de l’homme en tant que dépositaire et messager de cette vérité (khâlifa). Ainsi, pour le soufisme, l’humanité depuis Adam jusqu’à nos jours n’a de sens que dans la reconnaissance et le renouvellement de ce pacte primordial scellé dans la pré-éternité entre l’homme et Dieu. Il serait vain de rechercher dans l’expérience de la vie une finalité autre qu’être le témoin sous quelque forme que ce soit de la relation du tout avec l’Un.

Cette affirmation semble exclure tous ceux dont la foi ne repose pas sur le monothéisme et pourtant l’émir Abd El- Kader [2 (http://www.lesamisdelislam.org/article.php3?id_article=4#nb2)] nous dit dans ses écrits (le Livre des Haltes) : « S’il te vient à l’esprit que Dieu est ce que professent les différentes écoles islamiques, chrétiennes, juives, zoroastriennes ou ce que professent les polythéistes et tous les autres, sache en effet, Il est cela et qu’Il est, en même temps, autre que cela ! ». Car dans la vision spirituelle soufie, toute adoration, consciente ou inconsciente, est vouée à Dieu : la création le manifeste à travers son existence même. Elle est tournée toute entière vers le retour à sa source comme la goutte d’eau qui tombe du ciel est vouée au retour vers l’océan « et vers Dieu est le retour » (Sourate 88, verset 25).
Malgré la généralisation des connaissances et l’accroissement du savoir, l’homme moderne demeure insatisfait, empli d’interrogations quant à sa condition et incertain quant à son devenir. Saturé d’informations, de connaissances livresques et menant une vie désacralisée dont le sens se perd tous les jours, l’homme vit une déchirure. Elle se perçoit dans la contradiction entre l’attrait du monde matériel, quantitatif, et l’appel vers un idéal aux vertus spirituelles, qualitatives. C’est par ce déséquilibre et par l’absence de réponse à cet appel incessant venant des profondeurs de la conscience, que l’homme et la femme d’aujourd’hui se jettent aveuglément dans la première expérience spirituelle qui se présente à eux. Malheureusement, celle-ci se termine souvent par une désillusion. C’est l’attrait des sectes dont les méthodes brisent leur personnalité, les rendant passifs et malléables, ou celui des voies du new-age faites de syncrétisme et de "melting-pot", cultivant l’ego narcissique, avec ses appétits et ses pulsions les plus basses. Pour d’autres, c’est le refuge dans l’intégrisme pur et dur qui « satanise » l’autre en rejetant sur lui toute la responsabilité des maux qu’ils endurent, allant jusqu’à déclencher l’apocalypse s’ils le pouvaient.


Une grande part de responsabilité incombe aujourd’hui à certains leaders religieux. Par un immobilisme asphyxiant, par une méconnaissance des valeurs profondes contenues dans toute tradition, ou tout simplement par intérêt, ils ont détourné les principes universels des religions. Ils ont transformé l’amour du prochain, la fraternité, la générosité, la recherche du bien commun comme finalité, le combat de l’injustice comme devoir, en un ritualisme dogmatique fermé et contraignant où la lettre a pris le pas sur l’esprit. Comment peut-on prétendre encore aujourd’hui, à l’aube du XXIe siècle, que le salut demeure la propriété exclusive de certaines églises ou religions ? Comment peut-on considérer les autres voies ou traditions comme, au mieux, des sagesses ou des philosophies ? Enfin, comment peut-on affirmer que ces voies n’assurent pas à leurs fidèles le salut éternel ? Une religion quelle qu’elle soit, amputée de sa spiritualité, se fige, se réduit et empêche la conscience d’évoluer vers l’être universel. Ni les sectes, ni les pseudo-voies basées sur des théories douteuses, émotionnelles ou imaginaires qui profitent de la souffrance, de la désorientation, de la misère humaine pour vendre à prix fort des paradis "clef en mains", des nirvanas aux lendemains qui déchantent, ni l’enfermement religieux et sectaire dû à une soi-disant élection divine pré-déterminée ne peuvent répondre à ce besoin légitime et profond de spiritualité que recherche la société humaine d’aujourd’hui.



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Jallal-a-bad
24/09/2007, 08h35
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En effet, la méconnaissance profonde des valeurs et des enseignements de la spiritualité contenue dans les traditions font que de plus en plus l’homme s’évade dans l’irrationnel. Quand l’esprit n’est plus présent dans l’homme, alors la conscience s’en va et la raison déraisonne. D’où l’importance de nourrir la raison, lumière et guidance de notre être, à la source de cet héritage spirituel. La spiritualité s’inscrit alors dans le prolongement de la philosophie afin que la sagesse alimente sa réflexion et détermine son action, sortant la philosophie des débats spéculatifs stériles. Comme l’écrit le philosophe Sören Kierkegaard [3 (http://www.lesamisdelislam.org/article.php3?id_article=4#nb3)] « Il s’agit de trouver une vérité qui en soit une pour moi, trouver l’idée pour laquelle je veux vivre et mourir ». Ainsi la valeur réelle d’une civilisation, fut-elle même la plus avancée techniquement, ne se mesure pas à la puissance des moyens matériels qu’elle met au service de l’homme, mais bien à la hauteur où elle élève l’âme humaine. Cette élévation de l’âme se mesure à son état de conscience : la somme des valeurs ajoutées de sa quête durant toute une vie. Plus notre état de conscience grandit, plus l’être que nous sommes s’affine, sa sensibilité s’accroît ainsi que sa créativité. Œuvrer pour le bien dans la société, au sein de l’humanité, devient une nécessité, un impératif, et non un devoir moral, philosophique ou religieux. C’est alors le salut de l’âme ici-bas, sans attendre de récompense future dans l’au-delà, et enfin le chemin fait d’amour désintéressé qui conduit vers la Paix. Si la démocratie est la loi du nombre, plus il y aura de citoyens à la conscience élevée, porteurs de valeurs nobles et universelles, plus l’arbre de la démocratie nourrira de ses fruits les hommes qui trouveront sens et réalité au sein de la société.

C’est le sens de ce qu’exprime le soufi At-Tawhidî [4 (http://www.lesamisdelislam.org/article.php3?id_article=4#nb4)] : « Si vous vous étiez appliqués à suivre la voie droite et si vous étiez restés attachés à la raison solide et évidente, si vous vous étiez protégés du mal en suivant la voie spirituelle, vous auriez été comme une seule âme en toute situation périlleuse ou difficile ; ce titre de noblesse que sont l’harmonie et l’union, serait allé d’ami à un autre ami, puis à un troisième ... On l’aurait retrouvé chez les jeunes et chez les vieux, chez celui qui guide comme chez celui qui est guidé, entre les deux voisins, entre les deux quartiers, entre deux pays ».

La spiritualité embrasse tous les domaines qui touchent à l’humain. Elle peut s’exprimer tout à la fois à travers le politique, le social, l’économique, le scientifique, etc. Tout ce qui relève de la conscience concerne la spiritualité. Les bouleversements qu’a connus la société moderne, en particulier sur le plan scientifique, ont remis en question nombre d’idées reçues, de superstitions ancestrales que certains professaient comme des vérités absolues. Le champ de la spiritualité et celui de la politique sont donc deux aspects qui se rejoignent et se complètent dans l’action et l’éducation civique de l’individu. Si la politique est la gestion de la cité des hommes, la spiritualité est la gestion de notre cité intérieure. Elle aide l’individu à aller dans le sens du bien, de l’unité, de la fraternité. Elle n’est donc pas vouée à exclure le politique, mais au contraire, à lui donner du sens, à l’humaniser. Plus notre spiritualité grandit, plus notre champ de conscience s’élargit, plus notre aptitude à prendre en compte les différents besoins humains et à combattre l’injustice s’affirme. Une règle de vie s’impose alors à nous, comme le disait le Prophète Mohammed [5 (http://www.lesamisdelislam.org/article.php3?id_article=4#nb5)] : « Je ne suis satisfait pour autrui que de ce dont je suis satisfait pour moi même », ou encore « aucun de vous n’est véritablement croyant s’il ne préfère pour son frère ce qu’il préfère pour lui même ».

Le pouvoir politique a toujours suscité les convoitises et des conflits entre les hommes. Chaque parti, aussi honorable soit-il, ne fait que défendre ses propres intérêts. D’où le risque constant du détournement des principes de la politique quand elle devient l’enjeu de tactiques partisanes ou démagogiques. Par contre, l’action de l’homme spirituel va dans le sens de l’unité, de l’intégrité et de l’intérêt général. Et quand il se replie et désavoue le politique, cela ne signifie pas, à mon avis, qu’il s’enferme et se coupe de l’intérêt qu’il porte au développement et au bien être de la société. En effet son rôle est de toujours élever le débat au sein de la vie publique en insistant sur les valeurs, les vertus et l’éthique sur lesquelles devraient reposer les fondements de la vie de la cité. Quel que soit le régime de l’Etat, laïc ou confessionnel, la spiritualité peut y être profondément vécue tant que la liberté d’expression y existe et que le choix individuel des croyances et des philosophies y est respecté.

La spiritualité est exigeante, elle n’accepte ni le mensonge, ni la manipulation. Elle nous invite à plus d’authenticité et de clarté en nous-même afin de ne pas commettre tout ce qui peut être préjudiciable à autrui. L’attachement à la spiritualité comme moyen de réalisation est contraire au repli narcissique individuel et au rejet des engagements sociaux. Quand on voit, à travers l’histoire, la vie menée par les grands hommes spirituels qui ont marqué l’humanité, aucun d’eux ne s’est détourné des affaires temporelles de ce monde pour ne s’attacher et n’enseigner que les valeurs spirituelles concernant l’au-delà. Mais tous, sans exception, nous ont invité au bel agir, et à l’amélioration de la condition humaine, par les intentions comme par les actes. A la condition de commencer par s’appliquer à soi-même les valeurs que l’on exige d’autrui. C’est la voie du juste milieu et son éducation d’éveil qui conduit l’homme à l’harmonie du temporel et du spirituel et qui l’élève à la conscience universelle.

Il est incontestable que l’aventure spirituelle de l’humanité demeure un défi majeur pour le XXIe siècle. Ce besoin s’inscrit dans la recherche et l’aspiration de l’être humain à un idéal supérieur. Les prophètes, les sages de l’humanité en sont l’archétype, eux qui ont été à la fois les porteurs, les guides mais aussi les phares des civilisations qui nous ont devancés. Toute la question est de savoir comment nos contemporains renoueront, réaliseront et transmettront cette expérience, à l’instar de tous ces hommes et de toutes ces femmes qui ont incarné cet idéal noble et chevaleresque au péril de leur vie ?


Dans tous les livres sacrés de l’humanité (Védas, Tao, Upanishads, Bible, Evangile, Coran, etc..), mais aussi à travers les contes, les légendes et les mythes de tous les peuples, nous retrouvons la trace de cette quête obstinée du moi vers le Soi. La différence, à mon sens, se situe plus dans le moyen ou le mode que dans la quête de la vérité elle-même. Le particularisme de chaque enseignement demeure pour les soufis une bienveillance et une miséricorde de la sagesse divine envers les hommes afin de rendre accessible à chacun la réalisation de cette quête.


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[1 (http://www.lesamisdelislam.org/article.php3?id_article=4#nh1)] Al-Tawhidî, soufi de l’école de Bagdad (922-1023). Voir pour un humanisme vécu : "Abu Hayyan Al-Tawhidî" par Marc Bergé, Editions Maisonneuve, Damas, 1979.

[2 (http://www.lesamisdelislam.org/article.php3?id_article=4#nh2)] Emir Abd El-Kader (1807-1883), grand mystique du 19e siècle, organisateur du premier état algérien, résistant courageux à l’invasion française de l’Algérie.

[3 (http://www.lesamisdelislam.org/article.php3?id_article=4#nh3)] Sören Kierkegaard, philosophe et théologien danois (Copenhague 1813 - id.1855).

[4 (http://www.lesamisdelislam.org/article.php3?id_article=4#nh4)] Al-Tawhidî, voir note 1

[5 (http://www.lesamisdelislam.org/article.php3?id_article=4#nh5)] Hadîth : dire, parole du Prophète Mohammed dont la somme constitue la Tradition (sunna).

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