morjane
25/11/2007, 09h16
Quand on achève la lecture du livre (1) de Bouchène (2), on le referme, on le tient deux minutes entre les mains, et on se laisse aller à une étrange rêverie. On n'a pas envie de se fixer sur un détail, un personnage ou un lieu. On se laisse simplement aller à travers la multitude de personnages, de lieux, de situations sans vraiment fixer sa préférence.
C'est que ce livre, très bien construit, provoque tout simplement chez le lecteur ce sentiment de bien-être qu'on éprouve quand on a terminé un bon livre ! Un livre simple, plein de vie, de personnages, qui naviguent entre la réalité et la fiction, mais un livre bien réel, plein de vie, d'espoir, d'espoirs.
Les barbelés du village nègre évoque d'abord une génération, celle qui est née au milieu des années 1940. Trop jeune pour faire la guerre de libération, mais si proche. A travers la mère, ou la terre, on ne le sait, à travers donc ce personnage d'une forte présence, puis à travers les proches, les amis, les parents, les copains de jeu et de lycée, l'éveil à la lutte se fait de plus en plus présent, et pressant. Chacun y va à son rythme, selon son tempérament. Mais peu à peu, l'insouciance de l'adolescent est heurtée par le bruit des balles, par la disparition d'un ami, d'un voisin, arrêté, ou réfugié au maquis. Les petites escapades de jeunesse cèdent la place à de nouvelles priorités. Bouchène les évoque de manière sobre, avec une modestie qui donne une grande vigueur au livre.
Il y a aussi Oran, autre personnage central du livre. Oran, prise dans la tourmente de la guerre de libération, et son « village nègre » qui se retrouve, un beau matin, encerclé par une clôture de fil de fer barbelé, ce qui donne le titre du livre. Comment mettre une clôture dans une ville qui est la plus libre, la plus ouverte d'Algérie ? C'est un peu l'absurdité d'un système colonial qui veut emprisonner toute une société.
Bouchène n'a pas la prétention d'écrire l'histoire à travers ce livre. Ce n'est pas non plus une autobiographie. L'homme est visiblement trop modeste pour cela. Son livre est un hommage émouvant à des gens simples qui, un beau matin, disparaissent, et qu'on retrouve des années plus tard, pour découvrir la grandeur de l'action qu'ils ont menée pendant cette absence. Un hommage aussi à l'homme effacé, banal, qui prend de l'envergure dans l'accomplissement de l'oeuvre de sa vie, ou au petit malabar de quartier qui promène ses muscles et son désoeuvrement, avant de découvrir quelque chose qui donne un sens à sa vie : la lutte pour la liberté. Et, au-dessus de tout cela, il y a l'ombre du commandant Moussa qui plane sur Oran.
Dans ce livre, on retrouve, chez l'auteur, la même tendresse pour Oran qu'avait Steinbeck pour Salinas, et cet amour des gens ordinaires, parfois marginaux, des antihéros qui réussissent à donner un sens à la vie. On retrouve cette société qui s'éveille, qui se met en mouvement, et qui s'éclate, avec l'image de la mère en train de défiler pour fêter la liberté retrouvée.Bouchène fait preuve d'autant de talent que de sobriété. Il ne sent aucun besoin d'expliquer ou de justifier, encore moins donner des leçons. Il se contente de témoigner. C'est son tempérament, mais peut-être aussi le résultat d'une longue expérience qui pousse à ramener les choses à leur véritable proportion. Après une carrière de journaliste qui l'a mené d'Oran à Alger, puis Paris et Dakar, Bouchène a en effet eu une carrière de fonctionnaire international qui l'a mené au Rwanda, en Somalie, au Tadjikistan, en Afghanistan et en Irak. Il a réalisé une interview du Président Ahmed Bella à vingt et un ans, et voué une profonde admiration pour Houari Boumédiène. Mais il a vu suffisamment de drames de par le monde pour relativiser les actes d'héroïsme et éviter les mots ronflants.
C'est peut-être aussi ce long périple dans le monde qui l'a poussé à revenir à Oran, son point de départ, pour en faire un roman. Celui du coeur.
1- Hadj Chikh Bouchène, Les barbelés du village nègre, Editions Casbah, 2007, 140 pages, 395 DA.
2- Hadj Chikh est son nom. Son prénom est Bouchène-Eddine.
C'est que ce livre, très bien construit, provoque tout simplement chez le lecteur ce sentiment de bien-être qu'on éprouve quand on a terminé un bon livre ! Un livre simple, plein de vie, de personnages, qui naviguent entre la réalité et la fiction, mais un livre bien réel, plein de vie, d'espoir, d'espoirs.
Les barbelés du village nègre évoque d'abord une génération, celle qui est née au milieu des années 1940. Trop jeune pour faire la guerre de libération, mais si proche. A travers la mère, ou la terre, on ne le sait, à travers donc ce personnage d'une forte présence, puis à travers les proches, les amis, les parents, les copains de jeu et de lycée, l'éveil à la lutte se fait de plus en plus présent, et pressant. Chacun y va à son rythme, selon son tempérament. Mais peu à peu, l'insouciance de l'adolescent est heurtée par le bruit des balles, par la disparition d'un ami, d'un voisin, arrêté, ou réfugié au maquis. Les petites escapades de jeunesse cèdent la place à de nouvelles priorités. Bouchène les évoque de manière sobre, avec une modestie qui donne une grande vigueur au livre.
Il y a aussi Oran, autre personnage central du livre. Oran, prise dans la tourmente de la guerre de libération, et son « village nègre » qui se retrouve, un beau matin, encerclé par une clôture de fil de fer barbelé, ce qui donne le titre du livre. Comment mettre une clôture dans une ville qui est la plus libre, la plus ouverte d'Algérie ? C'est un peu l'absurdité d'un système colonial qui veut emprisonner toute une société.
Bouchène n'a pas la prétention d'écrire l'histoire à travers ce livre. Ce n'est pas non plus une autobiographie. L'homme est visiblement trop modeste pour cela. Son livre est un hommage émouvant à des gens simples qui, un beau matin, disparaissent, et qu'on retrouve des années plus tard, pour découvrir la grandeur de l'action qu'ils ont menée pendant cette absence. Un hommage aussi à l'homme effacé, banal, qui prend de l'envergure dans l'accomplissement de l'oeuvre de sa vie, ou au petit malabar de quartier qui promène ses muscles et son désoeuvrement, avant de découvrir quelque chose qui donne un sens à sa vie : la lutte pour la liberté. Et, au-dessus de tout cela, il y a l'ombre du commandant Moussa qui plane sur Oran.
Dans ce livre, on retrouve, chez l'auteur, la même tendresse pour Oran qu'avait Steinbeck pour Salinas, et cet amour des gens ordinaires, parfois marginaux, des antihéros qui réussissent à donner un sens à la vie. On retrouve cette société qui s'éveille, qui se met en mouvement, et qui s'éclate, avec l'image de la mère en train de défiler pour fêter la liberté retrouvée.Bouchène fait preuve d'autant de talent que de sobriété. Il ne sent aucun besoin d'expliquer ou de justifier, encore moins donner des leçons. Il se contente de témoigner. C'est son tempérament, mais peut-être aussi le résultat d'une longue expérience qui pousse à ramener les choses à leur véritable proportion. Après une carrière de journaliste qui l'a mené d'Oran à Alger, puis Paris et Dakar, Bouchène a en effet eu une carrière de fonctionnaire international qui l'a mené au Rwanda, en Somalie, au Tadjikistan, en Afghanistan et en Irak. Il a réalisé une interview du Président Ahmed Bella à vingt et un ans, et voué une profonde admiration pour Houari Boumédiène. Mais il a vu suffisamment de drames de par le monde pour relativiser les actes d'héroïsme et éviter les mots ronflants.
C'est peut-être aussi ce long périple dans le monde qui l'a poussé à revenir à Oran, son point de départ, pour en faire un roman. Celui du coeur.
1- Hadj Chikh Bouchène, Les barbelés du village nègre, Editions Casbah, 2007, 140 pages, 395 DA.
2- Hadj Chikh est son nom. Son prénom est Bouchène-Eddine.