PDA

Voir la version complète : Le piège de la réconciliation :partie I.


l'imprevisible
05/01/2008, 09h27
L’Algérie a remporté de grandes victoires sur le terrorisme, mais elle ne l’a pas éradiqué alors qu’à la fin des années 1990 cela était possible. Le pays était à cette époque entièrement mobilisé contre lui, tandis que lui-même ne prenait pas encore l’exacte mesure de l’évolution qui s’était produite dans l’opinion nationale. Un répit lui sera en conséquence accordé, qu’il mettra à profit pour s’adapter à la nouvelle donne politique, engendrée justement par le retournement complet de l’opinion, ou plus exactement de la partie de l’opinion qui au départ s’était reconnue en lui.

On finit par ne rien comprendre aux problèmes qu’il pose au pays si on l’abstrait de l’arrière-fond politique, changeant, sur lequel il se détache. C’est la donne politique dans son ensemble qui l’explique, ce n’est pas lui qui en rend compte ou la détermine. La politique mise en œuvre à son endroit depuis la fin des années 1990 a consisté dans ses deux phases, la concorde civile prolongée par la réconciliation nationale, en une offre d’amnistie qui n’a pas été acceptée par la ou les organisations terroristes, mais seulement à titre individuel par des éléments impliqués dans des actes de violence. Au total d’ailleurs, le gros des terroristes amnistiés se trouvait en prison au moment où cette politique entrait en application.

C’est toutefois la première phase qui a vu le plus grand nombre de redditions, la seconde s’étant traduite par incomparablement plus de libérations, ce qui montre bien qu’elle n’était pas nécessaire au point de vue sécuritaire, qui a toujours constitué sa principale justification. Toujours est-il qu’aujourd’hui une réorientation qui ferait de la lutte antiterroriste la priorité des priorités n’est pas sérieusement envisageable. Sa mise en œuvre reviendrait en effet à reconnaître l’échec de la politique de réconciliation nationale, qui reste la politique officielle bien qu’elle soit arrivée à terme voilà maintenant des mois. Il en sera selon toute probabilité ainsi d’ici la fin du mandat présidentiel courant, tant il est difficile d’imaginer que le discours politique au sommet de l’Etat se conforme aux nouvelles données sécuritaires.

Certes, il n’est pas théoriquement impossible que cette politique soit officiellement abandonnée. Il se trouve que rien de ce qui se passe sur la scène politique nationale ne laisse entrevoir un pareil développement. Les quatre bombes qui ont explosé dans Alger en 2007 ont pourtant rendu difficile jusqu’à l’emploi du mot de réconciliation, y compris chez ceux-là dont c’est la mission de dire toute la réussite qu’il est censé recouvrir. Celle de Batna, dont la cible n’était autre que le chef de l’Etat, empêcherait d’ailleurs à elle seule de revenir à court terme à ce langage-là.

Quand les partisans d’une politique se retrouvent dans l’incapacité d’user des termes les mieux à même de la rendre, en toute bonne logique ils devraient reconnaître que le temps est venu pour eux de s’en dégager et d’envisager autre chose. Or, que proposent-ils ?

La poursuite de la même politique pour ce qui reste du mandat courant, et ensuite pour la durée d’un troisième. Ils se gardent de le dire explicitement sans doute, mais c’est bien là leur intention, étant donné qu’ils restent sur la même ligne, celle de la réconciliation nationale—quoique celle-ci n’ait désormais plus beaucoup de sens, outre le fait que ses dispositions amnistiantes ne sont pas, dans la lettre tout au moins, perpétuelles.

Il faut néanmoins s’attendre à ce qu’il soit, y compris chez eux, de moins en moins question de réconciliation et de plus en plus de parade sécuritaire à trouver pour faire échec à la nouvelle menace terroriste.

Cette dernière est en effet d’une nature différente de celle qui a précédé. En fait, le terrorisme a à ce point changé qu’il est devenu fréquent d’entendre dire qu’il faut revoit tout le dispositif déployé pour le combattre. Dans la pratique, les deux aspects de la politique destinée à ramener la paix civile sur tout le territoire national ne sont pas séparables. Des deux, ce sont les choix politiques qui sont déterminants. A la politique de réconciliation a correspondu une lutte antiterroriste, qui, pour n’avoir jamais cessé, n’en était pas moins réduite à contenir le terrorisme, au lieu de le combattre.

Situation d’autant plus absurde qu’aucune trêve n’était envisageable, car les groupes restant en activité n’étaient pas demandeurs d’une mesure de ce genre. Et pour cause, ils avaient refusé globalement et dans le détail, selon la formule consacrée, l’offre de paix qui leur avait été faite. Mais tout le temps où le pouvoir, cohérent avec lui-même, tablait sur l’ouverture de pourparlers comme ceux qui, dans le passé, avaient conduit à l’arrêt de la violence de la part de la branche armée de l’ex-Fis, l’AIS, les groupes armés profitaient quant à eux du climat de ni guerre ni paix qui prévalait alors pour se réorganiser, se redéployer, se renouveler, s’adapter aux mutations du terrain dans l’ensemble de ses dimensions.

Les anciens dirigeants de l’ex-Fis, dont la plupart ont bénéficié de l’amnistie, occupaient alors volontiers le devant de la scène, on dirait maintenant dans le seul but d’entretenir l’illusion que la solution négociée susceptible de ramener la sécurité sur « chaque pouce du territoire national » appartenait au domaine du possible. Bien entendu, ils conditionnaient, eux qui n’étaient mandatés par aucune des forces en présence, le rétablissement de la paix pleine et entière, à leur réhabilitation politique, c’est-à-dire au droit de se regrouper en parti(s) politique(s), ce que la Charte pour la paix et la réconciliation leur interdisait expressément.

Certains d’entre eux, dont Madani Mezrag, l’ancien chef de l’AIS, ne cachaient plus que leurs efforts tendaient à la formation d’un parti qui hériterait des terres de l’ex-Fis. Mais il a suffi que l’un d’entre eux fasse l’objet d’un attentat à la voiture piégée, revendiqué par l’organisation terroriste, pour qu’ils se fassent moins voyants. Depuis l’attentat de Batna, c’est désormais par leur absence qu’ils brillent. Le mystère de cette soudaine discrétion n’est pas difficile à percer. Les plus en vue d’entre eux avaient en effet apporté leur soutien à la politique de réconciliation nationale.

Or, voilà que l’initiateur de la démarche est visé par le terrorisme dans un attentat suicide à la bombe, qui pour avoir raté sa cible n’en avait pas moins fait beaucoup de victimes. La moindre des choses pour des gens qui disaient se reconnaître dans cette politique, c’était de condamner un attentat dirigé contre la personne même qui l’incarnait. Ils se sont bien gardés de le faire, sachant quelle conséquence cela aurait entraîné sur leur propre sécurité. L’absence de condamnation ne valait certes pas approbation de l’acte.

Il n’empêche, ils se sont réfugiés depuis dans le silence, ce qui est conforme à leur statut, non pas de repentis, qu’ils n’ont jamais reconnu, mais de vétérans observant une trêve, qui est le leur auprès d’Al Qaïda-Maghreb. Ce statut leur convient sans doute, puisqu’ils ne le contestent d’aucune façon, alors qu’ils ont tendance à s’insurger contre le premier.

L’attitude très en retrait qu’ils observent depuis les attentats du 11 avril, mais surtout depuis celui de Batna, est pour le moins révélateur de ce qui est advenu de toute la politique à la faveur de laquelle ils ont occupé, pour un temps, le devant de la scène. Leur éclipse, qui date de quelques mois seulement, symbolise plutôt bien l’échec de cette politique, bien que ses partisans l’aient conçue de manière à ce qu’aucun bilan négatif ne puisse l’entacher.

l'imprevisible
05/01/2008, 09h28
Pourtant, le but qui lui était assigné, c’était la paix, toute la paix. Pas la moitié ou le quart de la paix. C’est qu’il est arrivé un moment où ses partisans se sont mis à parler comme si la sécurité régnait partout dans le pays. Leur discours semblait empreint de paranoïa : ils se référaient à une paix qu’ils étaient les seuls à voir.

Les moins atteints d’entre eux, et naturellement les plus sceptiques, soutenaient cependant que cette politique était gagnante quoi qu’il advienne d’elle, puisqu’elle se soldait dans tous les cas de figure par des redditions, aussi peu nombreuses que celles-ci soit au bout du compte. A la limite, il n’y en aurait qu’une seule d’effective que cela serait encore porté à son actif.

On l’aura compris, ce discours plus ou moins pathétique, ou cynique plutôt, selon la personne qui le tient, n’est plus de saison. Même Abdelaziz Belkhadem n’en use désormais que très modérément. Il est en effet de moins en moins question des vertus de la réconciliation dans ses propos. Pourtant, il serait pour le moins excessif de dire que s’il en est ainsi, c’est parce qu’en fait il a changé de cap. En réalité, il n’a fait au contraire que se concentrer sur la véritable mission qui lui est dévolue : faire advenir un troisième mandat pour le président en exercice quand à peu près tout s’y oppose, et d’abord la Constitution.

Mais un troisième mandat, pour quoi faire ? Pour mener une politique dont le résultat le plus visible a été d’accorder un répit au terrorisme, qu’il a mis à profit pour muer, pour faire de ce qui était sa faiblesse précédemment sa force aujourd’hui ?

Le président Bouteflika avait un programme en accédant au pouvoir en 1999, qui se résumait à ce qu’il appelait la réconciliation. Et de celle-ci devait découler la paix. Pour l’essentiel, les deux concepts étaient synonymes, mais c’est le premier qui conditionnait le second, non l’inverse.

Cette politique a connu deux traductions : une première, qui était la concorde civile, et qui aurait été la seule si elle avait réalisé tous ses objectifs, puis une deuxième, qui était la réconciliation nationale, censée parachever la première. Les deux offres ont été, qui plus est, soumises à référendum. Il est clair maintenant que le but auquel elles tendaient l’une comme l’autre n’a pas été atteint. Et il ne sert à rien de dire qu’elles ont du moins contribué à l’amélioration de la situation sécuritaire, parce c’est là reconnaître qu’elles ont été un échec dans le fond.

Mais il existe une raison plus fondamentale encore : l’aune à laquelle on mesure cette amélioration ne convient pas à la situation présente. L’impact d’un attentat suicide, notamment quand il se déroule dans la capitale, ne le cède en rien aujourd’hui à l’effet que produisaient en leur temps les grands massacres, ou une embuscade particulièrement meurtrière tendue aux forces de sécurité. A chaque époque ses critères de ce qui est grave ou spectaculaire et de ce qui l’est moins.

Tout au début de la violence terroriste, un assassinat ciblé paraissait particulièrement barbare, intolérable, une atteinte gravissime à l’autorité de l’Etat. Bientôt, pour émouvoir, le terrorisme devait prendre plusieurs vies à chacune de ses opérations, s’il voulait donner le sentiment que bien loin de refluer sous les coups qu’il subissait, il montait en puissance au contraire. Cette logique, une fois enclenchée, ne s’arrêtera pas : elle mènera aux grandes tueries au terme de cette première grande période du terrorisme. Puis, son élan se brise. C’est à ce moment qu’il fallait l’éradiquer. Il était à terre, il attendait le coup de grâce, mais voilà qu’une main se tendait et lui proposait la paix.

Une dizaine d’années plus tard, son pouvoir de déstabilisation est presque aussi grand qu’à ses débuts. Certes, plus personne ne considère aujourd’hui qu’il est de force à s’emparer du pouvoir, comme beaucoup l’avaient pensé dans le passé. De toute façon, il n’a plus de revendications politiques, en tout cas au sens classique du terme.

C’est ainsi qu’il ne voue pas sa lutte à la réalisation d’un objectif qui serait réalisable dans les seules limites de la nation. Si le pouvoir tombait finalement entre ses mains, il le garderait sans doute, mais il n’arrêterait pas sa guerre pour autant, il la poursuivrait au contraire, d’une part parce qu’il lui faudrait rester le maître, et de l’autre parce qu’il ne manquerait pas d’ennemis à l’échelle internationale.

M. Habili

Les Débats.

à suivre la semaine prochaine....

Cookies