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l'imprevisible
15/01/2008, 22h29
L’Algérie dans la gueule du loup.

Notre pays est entré, quelque peu, à la hussarde dans l’économie de marché avec une libéralisation sauvage, sans règle ni garde-fous, après des années d’économie planifiée et de monopole de l’Etat.

Alors que le troisième millénaire entame sa huitième année, que le monde avance vers un mieux-être et vers plus de liberté -certes il convient de relativiser tant les choses sont loin d’être aussi roses et des inégalités subsistent qui démentent les déclarations pompeuses et lénifiantes des dirigeants du monde- que, d’une manière générale, les peuples bougent, veulent plus, exigent plus, que font les Algériens, que fait l’Algérie pour être en phase avec les changements que connaissent nos voisins régionaux et continentaux? Le monde vit et souffre, les Algériens souffrent, mais est-ce qu’ils vivent? C’est là le fond du problème, en fait. Au lieu d’améliorer les choses, le temps semble avoir, a contrario, détérioré davantage la situation de la population coincée entre des problèmes sociaux et existentiels sur lesquels elle n’a aucune emprise.

Face à une crise sociale qui donne l’impression de s’être installée dans la durée, aucune amélioration sur le front social n’étant perceptible, il apparaît, de plus en plus, que le gouvernement a de grandes difficultés à trouver des solutions rationnelles à des crises multiformes qui perdurent et qui ont vu, progressivement, disparaître du champ social les classes médianes - moyenne et ouvrière clé de voûte du développement d’un pays - mettant en stand-by l’avenir de l’Algérie. Or, voici une quinzaine d’années que l’Algérie a entamé une série de réformes pour instaurer la démocratie et les libertés, phase marquée, notamment par la libéralisation économique. Il y a un hic cependant.

La loi de l’informel


Les réformes entreprises, il faut bien le relever, s’accomplissent en dents de scie, et cela outre de n’avoir pas atteint les objectifs qui leur ont été assignés, comme en témoigne la difficulté à privatiser les sociétés algériennes qui n’attirent ni les entrepreneurs nationaux -lesquels ne disposent pas en outre de l’assise financière les qualifiant pour gérer les entreprises publiques placées sur les listes des privatisations- encore moins les hommes d’affaires étrangers, elles ont montré leurs limites dans le contexte et concepts dans lesquels elles ont été initiées.

Or, sous certains de leurs aspects, ces réformes ont ouvert la voie à la corruption et au marché informel qui fait aujourd’hui la loi. Cette situation dommageable pour l’économie nationale a été rendue possible, outre par les ambiguïtés entourant les privatisations proprement dites -dont les règles d’accompagnement demeurent encore peu claires- que par le laisser-faire ambiant qui a remplacé le tout-Etat. Par ailleurs, les conditions d’adhésion de l’Algérie à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), en phase de négociations, risquent de bouleverser le paysage social et économique national.

Aussi, une question s’impose: sommes-nous prêts à ce bond qualitatif alors que nous ne maîtrisons pas les règles de l’économie de marché dans laquelle notre pays est entré, quelque peu, à la hussarde avec une libéralisation sauvage sans règle ni garde-fous, après des années d’économie planifiée et de monopole de l’Etat? L’Etat, qui a tout contrôlé, semble avoir opté pour une dérégulation débridée, qui voit n’importe qui devenir importateur de n’importe quoi sans qu’il semble y avoir un droit de regard des services compétents de l’Etat, tant pour vérifier la conformité de ce qui entre au pays avec la norme nationale afin de préserver la santé des citoyens, -quand il s’agit de l’agroalimentaire-, que pour protéger la production nationale dans le cas d’importation de produits déjà fabriqués en Algérie, induisant une concurrence déloyale aux dépens de la production nationale.

L’adhésion de l’Algérie à l’OMC risque aussi de voir cette dérive s’accentuer, avec la «nécessaire» dérégulation douanière -une des conditions posées par l’Organisation mondiale du commerce- et l’ouverture sans contrôle du marché national. Un marché déjà dominé par les barons du commerce informel qui se sont construit des fortunes colossales à l’ombre d’une permissivité douteuse et de l’absence de règles, ou de l’inapplicabilité des lois actuelles régissant le commerce. Alors nous nous répétons: l’Algérie est-elle prête à ce saut dans l’inconnu qu’est l’économie de marché sans les garde-fous idoines de sauvegarde de la production nationale, règle d’or de l’économie, qu’observent en priorité les rois de la libre-entreprise: les Etats-Unis et les pays industriels européens? Il n’y a qu’à se référer aux batailles féroces et acharnées que se livrent Américains et Européens pour protéger leurs productions de blé et d’acier, pour ne citer que cet aspect récurrent de l’économie et du commerce internationaux.

La souveraineté d’un pays commence d’abord par son autosuffisance alimentaire et par une production -tous secteurs confondus- capable de répondre aux besoins industriels du pays. Quelle sera la place de l’Algérie face à cette véritable jungle du commerce international, où la voracité des uns et les intérêts nationaux des autres priment, quand notre pays n’a ni l’expérience nécessaire, ni les textes de loi propres à protéger la production nationale, laquelle risque d’être vite étouffée par les multinationales qui disposent de moyens matériels, logistiques et financiers face auxquels les producteurs nationaux seront désarmés?

L’exigence d’une mise à niveau

Cela explique sans doute les tergiversations du gouvernement dans ses tractations avec l’OMC (notons que celles-ci observent une pause depuis le printemps de l’année dernière), ce qui fait estimer au directeur général de l’Organisation mondiale du commerce, Pascal Lamy -dans un récent entretien à un quotidien national- que «l’accession à l’OMC n’est pas la priorité du gouvernement algérien».

Comment peut-il en être autrement alors que l’Algérie doit encore, pour répondre aux règles de l’OMC, mettre à niveau la politique de change et la libéralisation bancaire, la politique de privatisation, la transparence financière et administrative, les barrières non tarifaires et les barrières techniques au commerce, les licences d’importation, les subventions industrielles, la politique de la fixation des prix, la propriété intellectuelle et, enfin, les mesures sanitaires et phytosanitaires. Secteurs dans lesquels l’Algérie connaît un retard considérable.

En fait, l’Algérie devra rien moins que changer ses règles et lois économiques, commerciales et financières pour répondre aux exigences d’une adhésion à l’Organisation internationale du commerce. Mais à quel prix quand on voit que le commerce informel a étouffé peu ou prou la fonctionnalité normale et naturelle du commerce national lequel n’obéit, actuellement, à aucune règle spécifique?

Avec pour résultat une anarchie totale dans les secteurs productifs nationaux qui ont tous connus une régression préjudiciable au développement du pays, alors que le secteur industriel national est phagocyté par l’importation de produits «taïwan» clés en main. En fait aucun secteur productif, industriel ou de l’agroalimentaire n’échappe aujourd’hui à la contrefaçon face à laquelle les structures de l’Etat sont désarmées. Or, c’est à l’ombre de ces carences que des fortunes colossales se sont édifiées en Algérie, que des empires de l’informel se sont construits.

Dès lors, faut-il souligner l’impréparation de l’Algérie qui postule à entrer dans un marché concurrentiel où notre production aura du mal à se frayer un chemin, quand les rois du commerce informel et les «import-import» se sont taillé des baronnies faisant main basse sur d’importants secteurs de l’économie qui échappent de facto, sinon de fait, au contrôle de l’Etat. Or, à en croire une note du gouverneur de la Banque d’Algérie émise en 2004 à l’intention des banques primaires, 60% à 80% de ces «hommes d’affaires» qui se sont institués «importateurs» n’ont pas d’existence légale.

Cette note, qui n’a pas eu la publicité qu’elle méritait, donne des chiffres phénoménaux concernant ces faux-vrais importateurs indiquant que 60% à 95% de ces importateurs n’ont pas d’existence confirmée, ce qui est notamment vrai pour certaines wilayas de l’est du pays qui se sont «spécialisées» dans l’activité marginale et présentent toutes les mêmes caractéristiques: sept sur dix de ces faux-vrais importateurs sont catalogués comme EPC-NL (existence pas confirmée ou non localisée). Ce qui donne une vision du désastre dans ce secteur stratégique de l’Etat.


Aussi la bureaucratie qui a mis a mal le secteur économique national empêche-t-elle encore la lisibilité de ce vecteur névralgique, alors que le démantèlement du secteur de la production nationale risque de faire de l’économie algérienne une économie de sous-traitance, tant les faux importateurs et vrais contre-facteurs pullulent, envahissant tous les secteurs du commerce. Outre cette donne, le démantèlement du secteur de l’industrie en plus de fragiliser l’économie du pays, à mis hors des secteurs du travail des milliers d’ouvriers et techniciens quand d’autres milliers de diplômés trouvent les portes du travail fermées devant eux.


C’est cela le paradoxe du sous-développement de l’Algérie. Au moment de passer à l’action, l’Algérie n’était pas prête. Cela risque de se vérifier, à nos dépens, si jamais notre pays adhère à l’OMC sans avoir auparavant assaini et mis à niveau les secteurs agricole et industriel, condition sine qua non d’un véritable développement et décollage économique du pays, synonyme de souveraineté.

N. KRIM

L'Expression.
Le 16 Janvier 2008.

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