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morjane
03/05/2008, 13h42
Fort de son expérience d’ancien ministre de la Santé, le Pr Mourad Redjimi, chef de service de cardiologie à l’hôpital d’Hussein Dey, brosse un état des lieux concernant l’évolution des maladies cardiovasculaires en Algérie.

LA TRIBUNE : Professeur Mourad Redjimi, quel état des lieux pouvez-vous établir sur les maladies cardiovasculaires en Algérie ?

Le Pr Mourad Redjimi : Avant de faire un état des lieux des maladies cardiovasculaires en Algérie, il faut savoir que celles-ci se scindent en deux catégories. Les maladies acquises d’un côté et les maladies congénitales de l’autre. Les maladies congénitales concernent essentiellement l’enfant et surviennent à la naissance alors que les pathologies acquises sont celles qu’on acquiert à n’importe quel moment de notre vie.

Il y a plus de 30 ans, le rhumatisme articulaire aigu était la maladie du cœur la plus répandue en Algérie. Elle concernait les enfants qui faisaient des angines à répétition mal traitées et qui se compliquent, devenant des maladies cardiovasculaires qui touchaient surtout les valves. Mais, à l’heure actuelle, bien des changements ont fait que c’est l’insuffisance coronarienne qui sévit le plus. Il y a 30 ans, le rhumatisme articulaire aigu représentait 80% des maladies cardiovasculaires. Aujourd’hui, 80% des cardiopathies sont des coronaropathies, même s’il y a d’autres maladies telles que l’hypertension artérielle, qui touche près de 30% de la population, les myocardies et les endocardites. L’insuffisance coronarienne ne cesse d’augmenter.

Quelles sont les causes de cette tendance à la hausse ?

Ce sont les mutations de la société. L’insuffisance coronarienne, qui regroupe une série de maladies dues à un manque d’oxygénation du muscle cardiaque (myocarde), le plus souvent secondaire à une atteinte des artères coronaires est une maladie acquise.

Alors qu’elle touchait, par le passé, des personnes âgées de 80 ans en moyenne, elle concerne maintenant des personnes de plus en plus jeunes. A titre d’exemple, la semaine dernière, un jeune de 19 ans a été pris en charge dans notre service pour une coronaropathie sévère. Dans tous les foyers, de plus en plus de personnes sont touchées par un infarctus du myocarde ou par l’angine de poitrine.

Les mutations de la société qui s’expriment à travers le stress, la sédentarité, le tabac, la mauvaise hygiène alimentaire, la propagation du diabète, le cholestérol et l’obésité qui ne cessent de se développer, font augmenter la prévalence de cette cardiopathie.
On ne peut ne pas mettre en cause les fast-foods et toutes les graisses cuites qu’ils nous servent.

Il y a 30 ans, les Algériens mangeaient beaucoup plus de légumes que de viande et on sait très bien que les protéines animales sont les sources de ces maladies. Pour se protéger, il faut absolument manger sain. Les légumes cuits à la vapeur, le poisson et la viande de veau sont, par exemple, préconisés. Le poisson est un aliment fortement protecteur, mais il n’est malheureusement pas à la portée de tous. Alors que dans les pays occidentaux on parle beaucoup de produits allégés en graisses et enrichis en oméga 3, chez nous ce sont les plats traditionnels, très épicés et très nocifs, qui sont mis en valeur.

Le produit le plus nocif que nous consommons n’est autre que l’agneau qui contient beaucoup de graisses alors que le veau est protecteur. Il y a une protection que nous pouvons prendre en adoptant une meilleure hygiène de vie, afin de nous éviter d’être exposés à cette cardiopathologie.

Mais les gens n’en ont pas conscience. Pensez-vous qu’il y a un problème de communication et de prévention ?

Je ne pense pas qu’il y a un manque de communication et de prévention. Les journaux parlent souvent de ces maladies. La communication existe mais il reste la forme de persuasion par cette communication. Il faut faire beaucoup de journées d’étude dont la finalité serait que le message parvienne aux citoyens. Il faut organiser des journées éducatives à la télévision. Il faut des revues spécifiques ou des pages entières consacrées à la santé.

Et quel rôle peuvent jouer les hôpitaux ?

Vous savez, les hôpitaux sont surchargés de patients malades. Il faut plutôt penser à impliquer la société civile et le mouvement associatif pour qu’ils sollicitent les hôpitaux susceptibles de les aider à faire de la prévention ou de la formation à la prévention. L’hôpital est fait pour soigner et même si nous sommes aussi là pour protéger, il n’est pas évident de faire de la prévention étant donné que les gens ne nous parviennent qu’une fois malades.
Ce qui reste important, c’est d’intensifier la lutte contre le tabac, car il est dramatique de constater que les jeunes fument de plus en plus tôt et des grandes quantités.

L’idéal pour contrer cette problématique, c’est la prévention, pour diminuer la sévérité de la maladie, pour la faire reculer au maximum dans le temps. Cela permettra de la prendre en charge le plus tôt possible.

Il ne faut d’ailleurs pas attendre d’avoir un infarctus pour consulter. Dès que quelqu’un a des facteurs de risque, il ne doit pas hésiter à aller voir un médecin. A cet effet, il faut savoir que le maître symptôme est la douleur à l’effort, qui cède avec le repos. C’est une douleur constrictive qui irradie vers les épaules, les poignets, le cou et les coudes.

Qu’en est-il de la prise en charge de ces maladies sur le plan des interventions chirurgicales ? Est-ce que les moyens techniques et les compétences dans nos hôpitaux sont conformes aux normes internationales ?

Il faut d’abord souligner que la coronaropathie est un obstacle dans la circulation coronaire. On lève l’obstacle par une angioplastie. Quand le malade arrive au stade opératoire, nous sommes obligés de contacter des chirurgiens et ce genre d’opération n’est pas facile. Il n’y a pas assez de services de chirurgie pouvant prendre en charge tous les malades. La demande est bien plus importante que l’offre. Depuis longtemps, on s’occupe beaucoup de la chirurgie des valves alors que celle des coronaires a été délaissée. Donc, très souvent les hôpitaux, tout autant que les cliniques privées, font appel à des équipes étrangères qui sont habituées à ce genre de chirurgie. L’appel à celles-ci est dû au fait que pendant longtemps nos salles de chirurgie étaient surchargées par les problèmes de valves alors que les malades des coronaires partaient généralement se soigner à l’étranger. Mais la politique de diminution des prises en charge à l’étranger de ces malades nous oblige, depuis quelques années, à prendre en charge ces malades ici même. Donc, l’hôpital militaire d’Aïn Naadja, le CNMS, l’hôpital Mustapha Bacha, l’hôpital de Bir Mourad Raïs, et celui de Constantine ainsi que les structures privées font de la chirurgie cardiaque.

Avec des compétences algériennes pour les chirurgies vasculaires et des compétences étrangères pour les chirurgies coronariennes ou la chirurgie des cardiopathies congénitales, car nous sommes insuffisamment dotés pour prendre en charge les cardiopathies de l’enfant.
Ces étrangers viennent opérer et faire des transferts de technologie. Ils apprennent aux chirurgiens algériens à prendre en charge ces malades avec sécurité.

Concernant les moyens techniques, un matériel performant a été mis, ces dernières années, à notre disposition mais on ne peut s’empêcher d’aspirer à un matériel encore plus performant, au vu du développement continuel des technologies.

Pour conclure, quel regard portez-vous sur la politique de la santé en Algérie ?

D’un point de vue général, il faut souligner que même s’il y a une tendance à la hausse des coronaropathies et d’autres maladies, la politique de santé a nettement amélioré la prise en charge des malades en Algérie. Il faut, cela dit, travailler sur la prévention et la prophylaxie qui représentent le moyen idéal de contrer cette problématique.

Par La Tribune