AANIS
23/05/2008, 16h10
Dans son nouvel essai " Effondrement ("Collapsus). Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie " (Gallimard), Jared Diamond, biogéographe américain, historien de l'environnement, prix Pulitzer 1998, étudie dans le détail le " collapsus " écologique des civilisations Mayas, Vikings, de l’Île de Pâques, des sociétés indiennes américaines . Il rejette les analyses classiques attribuant l'effondrement rapide de ces sociétés à des " catastrophes " naturelles ou militaires, des situation exceptionnelle, pour révèler un processus d'auto-destruction à la fois politique et écologique, parfois d' "écocide".
Dégageant peu à peu une grille d'analyse serrée des "collapsus", étuidant aussi la désertification de l'ancien Croissant Fertile et de la Mésopotamie (l'Irak d'aujourd'hui), il l'applique sur notre époque.
Perturbant.
Nous avons recontré Jared Diamond à Los Angeles, où il enseigne la géographie à l'université.
Stone Canyon Road s’enfonce entre les villas de luxe de Bel Air, la riche enclave protégée de West Los Angeles, où habitent producteurs de cinéma, industriels et stars d'Hollywood. Le professeur Jared Diamond habite là, dans une maison de bois pleine de gravures animalières, acquise trente ans plus tôt. Désignant l’épaisse végétation alentour, il vous confie en lissant son collier de barbe à la Amish : " Cela ressemble au maquis méditerranéen n’est-ce pas ? ". Puis il ajoute avec mélancolie : " Dans les années 1960, on pouvait boire l’eau des rivières dans les montagnes proches. Les décennies à venir, on peut s’attendre à une guerre de l’eau à Los Angeles " Avec Jared Diamond, professeur de géographie à la faculté de Los Angeles (UCLA), biogéographe, " historien de l’environnement " l’analyse de " l’impact humain sur le milieu " ne cesse jamais. " En ville, les embouteillages deviennent chaque année de plus en plus inextricables et l’été, le smog s’épaissit… poursuit-il, tandis qu’une horloge rompt le silence du cottage. Un habitant de L.A passe en moyenne 368 heures par an en voiture rien que pour venir à son travail. Ajoutez une heure de conduite pour le moindre déplacement, acheter du pain, chercher ses enfants... Bientôt nous allons devoir équiper nos voitures de toilettes chimiques, comme à Bangkok ! ".
Le dernier essai de Jared Diamond ressemble à un mauvais présage : " Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie " ( " Collapse " en édition américaine, un essai best-seller). L’ouvrage traite de l’écroulement de plusieurs civilisations célèbres, petites ou grandes, où le désastre écologique semble avoir joué un rôle majeur. Pour bien se faire comprendre, Jared Diamond aborde rapidement la chute de Rome puis de l’Union soviétique, où l’effondrement relève avant tout de l’implosion politique. Ensuite, il rappelle l’importance des crises environnementales dans l'effondrement de l’empire Khmer d’Ankor Vat, la Grèce mycénienne des Achéens, la Crète minoenne, des Harrapan de la vallée de l’Indus et des sociétés du Croissant Fertile (le premier Moyen-Orient et la Mésopotamie, l'actuel Syrie-Liban-Irak, déforesté jusqu'à changer de climat, et se désertifier rapidement). Ensuite, il se concentre sur quelques collapsus - de " lapsus ", la chute - qui lui semblent exemplaires par leur rapidité : le désastre de l’Île de Pâques, l’anéantissement de la civilisation Maya, la ruine des Vikings du grand Nord, la disparition des sociétés indiennes Anasazi du sud-ouest des Etat Unis.
Enfin, il s’intéresse à l’époque contemporaine. Cela secoue. Contredisant les analyses classiques, Jared Diamond s’attache à montrer que ces désastres célèbres ne furent jamais des " catastrophes ", c’est-à-dire des crises venues de l’extérieur : invasion armée, pestes, bouleversements écologiques exceptionnels, changement climatique. Il s’agit, affirme-t-il, de processus d’autodestruction, nés à l’intérieur même des civilisations. Il parle parfois d’ " écocide " : pour l’Ile de Pâques, les Indiens Anasazis du Sud -Ouest américain, et les Mayas.
LA TRAGÉDIE MAYA
"Avant leur anéantissement, les Mayas du Yucatan et de l’Amérique Centrale ont développé une des civilisations majeures du Nouveau Monde, rappelle Jared Diamond. Ils connaissaient l’écriture, l’astronomie, l’irrigation. Ils se sont montrés inventifs dans les arts picturaux, l’urbanisme, le commerce. Ils ont bâti des temples monumentaux, des palais ornés de bas-reliefs, d’immenses plates-formes terrassées, des routes de pierre, de réservoirs d’eau capables d’alimenter des milliers d’habitants, dont témoignent les ruines des royaumes de Coban et de Palenque en Amérique Centrale. La population Maya réunissait plusieurs millions d’habitants, sans doute cinquante millions répartis dans l’ancienne Méso-Amérique. La ville de Tikal et ses environs, dans l’actuel Guatemala, comptait 60.000 habitants au VIIIe siècle, soit plus qu’une ville importante d’Europe. Pourtant, entre 790 et 910, cette civilisation dite " maya classique " s’est effondrée. Les archéologues se disputent encore sur les causes et la durée de ce collapsus, mais il reste qu’après 800, plus de 90% de la population des plaines du Sud, ses rois, ses institutions politiques ont disparu. Le dernier monument construit à Tikal date de 869, la dernière année recensée sur un calendrier remonte à 909. Puis la population s’enfuit, quitte les villes, les maisons, les laissant en état, et s’anéantit ... ."
Comment survient une tragédie de cette ampleur ? Pour Jared Diamond, voici un cas d’école de débâcle environnementale provoquée par l’activité humaine - d’" écocide ". Pour commencer, en biogéographe, il analyse le déboisement méthodique du pays. Des échantillons datés de pollen révèlent que les Mayas ont coupé les arbres jusqu’aux sommets des collines. Ils les utilisaient comme combustible, matériel de construction, et, surtout, pour fabriquer quantité de plâtre afin de bâtir et recouvrir leurs maisons et leurs monuments. Cette déforestation massive, générale, a fini par susciter des réactions en chaîne. D’abord, elle a affecté le régime des pluies. Une sécheresse d’origine humaine a suivi - " comme on voit aujourd’hui en Australie " précise Jared Diamond. Cet assèchement a été renforcé par un réchauffement climatique général, bien analysé aujourd’hui, dû à une légère variation du rayonnement solaire. Ensuite, le déboisement systématique a contribué à l’érosion des collines, jusqu’à ce que les terres acides se trouvent entraînées par ruissellement vers la vallée. Peu à peu, recouverts de sédiments stériles, les sols se sont appauvris. L’agriculture intensive de maïs et de pois n’a pas arrangé les choses.
POURQUOI LES ROIS MAYAS N'ONT RIEN VU VENIR ?
" En même temps, la population augmentait… précise Jared Diamond avec un calme qui frise l’humour noir. Début 800, cinq millions de Mayas vivaient dans la plaine du Sud, sur un territoire grand comme la Suisse. Ils finirent par manquer de tout, nourriture, eau, bois de chauffage, tandis que les rois s’affrontaient pour obtenir les meilleures terres, et que les agriculteurs s’entretuaient pour détenir un lopin. " Et d’ajouter : " À l’image du Rwanda moderne… " Dans les 150 ans qui suivent, plus de 90 % des 5 millions d’habitants des plaines, des 5 ou 10 millions de Mayas du Petén disparaissent. Des études sur des squelettes datant de la fin du IXe siècle montrent des signes frappants de malnutrition : os poreux, lignes sur les dents.
De quelle façon cette large population s’est-elle anéantie ? Jared Diamond poursuit sa démonstration : "
L’archéologue David Webster a bien décrit le phénomène : " Trop d’agriculteurs, faisaient pousser trop peu de récoltes, sur trop peu de terres. " Une grande partie de ces gens est lentement morte de faim et de malnutrition, avec une importante mortalité infantile. Beaucoup de Mayas ont immigré vers le Nord du Yucatan, mais pas tous, sinon nous aurions retrouvé des traces de centaines de milliers de personnes se déplaçant. Ils ont dû s’entretuer pour survivre, les rois, les paysans, comme l’ont fait autour de 1300 les Indiens Anasazi affamés, après avoir régné pendant plusieurs siècles sur le Sud-Ouest américain. ".
Comment expliquer que les rois et la noblesse mayas, les fonctionnaires n’ont rien vu venir, ne se sont pas alertés, mobilisés ? Pourquoi n’ont-ils pas tout tenté pour sauver leur pays de la débâcle ? " Le pouvoir maya, semble-t-il, ne se préoccupait guère des drames de sa population, répond Jared Diamond d’une voix neutre. Les rois ont continué à ériger d’énormes monuments de prestige, comme à l’île de Pâques, ou dans certains régimes communistes... Ils ont maintenu leur train de vie et leur confort jusqu’à la fin, rivalisant entre factions, soutirant vivres et impôts au peuple. Ils n’ont pas pris garde aux problèmes sur le long terme, à supposer qu’ils les aient entrevus… Voyez ce qui arrive aujourd’hui sur l’île d’Haïti, surpeuplée, affamée, déforestée, occupée par une troupe de pacification, où les élites possédantes ont spolié les richesses du pays et vivent entre elles, sur les collines fraîches de Pietonville, au-dessus d’une ville délabrée et misérable... "
Dégageant peu à peu une grille d'analyse serrée des "collapsus", étuidant aussi la désertification de l'ancien Croissant Fertile et de la Mésopotamie (l'Irak d'aujourd'hui), il l'applique sur notre époque.
Perturbant.
Nous avons recontré Jared Diamond à Los Angeles, où il enseigne la géographie à l'université.
Stone Canyon Road s’enfonce entre les villas de luxe de Bel Air, la riche enclave protégée de West Los Angeles, où habitent producteurs de cinéma, industriels et stars d'Hollywood. Le professeur Jared Diamond habite là, dans une maison de bois pleine de gravures animalières, acquise trente ans plus tôt. Désignant l’épaisse végétation alentour, il vous confie en lissant son collier de barbe à la Amish : " Cela ressemble au maquis méditerranéen n’est-ce pas ? ". Puis il ajoute avec mélancolie : " Dans les années 1960, on pouvait boire l’eau des rivières dans les montagnes proches. Les décennies à venir, on peut s’attendre à une guerre de l’eau à Los Angeles " Avec Jared Diamond, professeur de géographie à la faculté de Los Angeles (UCLA), biogéographe, " historien de l’environnement " l’analyse de " l’impact humain sur le milieu " ne cesse jamais. " En ville, les embouteillages deviennent chaque année de plus en plus inextricables et l’été, le smog s’épaissit… poursuit-il, tandis qu’une horloge rompt le silence du cottage. Un habitant de L.A passe en moyenne 368 heures par an en voiture rien que pour venir à son travail. Ajoutez une heure de conduite pour le moindre déplacement, acheter du pain, chercher ses enfants... Bientôt nous allons devoir équiper nos voitures de toilettes chimiques, comme à Bangkok ! ".
Le dernier essai de Jared Diamond ressemble à un mauvais présage : " Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie " ( " Collapse " en édition américaine, un essai best-seller). L’ouvrage traite de l’écroulement de plusieurs civilisations célèbres, petites ou grandes, où le désastre écologique semble avoir joué un rôle majeur. Pour bien se faire comprendre, Jared Diamond aborde rapidement la chute de Rome puis de l’Union soviétique, où l’effondrement relève avant tout de l’implosion politique. Ensuite, il rappelle l’importance des crises environnementales dans l'effondrement de l’empire Khmer d’Ankor Vat, la Grèce mycénienne des Achéens, la Crète minoenne, des Harrapan de la vallée de l’Indus et des sociétés du Croissant Fertile (le premier Moyen-Orient et la Mésopotamie, l'actuel Syrie-Liban-Irak, déforesté jusqu'à changer de climat, et se désertifier rapidement). Ensuite, il se concentre sur quelques collapsus - de " lapsus ", la chute - qui lui semblent exemplaires par leur rapidité : le désastre de l’Île de Pâques, l’anéantissement de la civilisation Maya, la ruine des Vikings du grand Nord, la disparition des sociétés indiennes Anasazi du sud-ouest des Etat Unis.
Enfin, il s’intéresse à l’époque contemporaine. Cela secoue. Contredisant les analyses classiques, Jared Diamond s’attache à montrer que ces désastres célèbres ne furent jamais des " catastrophes ", c’est-à-dire des crises venues de l’extérieur : invasion armée, pestes, bouleversements écologiques exceptionnels, changement climatique. Il s’agit, affirme-t-il, de processus d’autodestruction, nés à l’intérieur même des civilisations. Il parle parfois d’ " écocide " : pour l’Ile de Pâques, les Indiens Anasazis du Sud -Ouest américain, et les Mayas.
LA TRAGÉDIE MAYA
"Avant leur anéantissement, les Mayas du Yucatan et de l’Amérique Centrale ont développé une des civilisations majeures du Nouveau Monde, rappelle Jared Diamond. Ils connaissaient l’écriture, l’astronomie, l’irrigation. Ils se sont montrés inventifs dans les arts picturaux, l’urbanisme, le commerce. Ils ont bâti des temples monumentaux, des palais ornés de bas-reliefs, d’immenses plates-formes terrassées, des routes de pierre, de réservoirs d’eau capables d’alimenter des milliers d’habitants, dont témoignent les ruines des royaumes de Coban et de Palenque en Amérique Centrale. La population Maya réunissait plusieurs millions d’habitants, sans doute cinquante millions répartis dans l’ancienne Méso-Amérique. La ville de Tikal et ses environs, dans l’actuel Guatemala, comptait 60.000 habitants au VIIIe siècle, soit plus qu’une ville importante d’Europe. Pourtant, entre 790 et 910, cette civilisation dite " maya classique " s’est effondrée. Les archéologues se disputent encore sur les causes et la durée de ce collapsus, mais il reste qu’après 800, plus de 90% de la population des plaines du Sud, ses rois, ses institutions politiques ont disparu. Le dernier monument construit à Tikal date de 869, la dernière année recensée sur un calendrier remonte à 909. Puis la population s’enfuit, quitte les villes, les maisons, les laissant en état, et s’anéantit ... ."
Comment survient une tragédie de cette ampleur ? Pour Jared Diamond, voici un cas d’école de débâcle environnementale provoquée par l’activité humaine - d’" écocide ". Pour commencer, en biogéographe, il analyse le déboisement méthodique du pays. Des échantillons datés de pollen révèlent que les Mayas ont coupé les arbres jusqu’aux sommets des collines. Ils les utilisaient comme combustible, matériel de construction, et, surtout, pour fabriquer quantité de plâtre afin de bâtir et recouvrir leurs maisons et leurs monuments. Cette déforestation massive, générale, a fini par susciter des réactions en chaîne. D’abord, elle a affecté le régime des pluies. Une sécheresse d’origine humaine a suivi - " comme on voit aujourd’hui en Australie " précise Jared Diamond. Cet assèchement a été renforcé par un réchauffement climatique général, bien analysé aujourd’hui, dû à une légère variation du rayonnement solaire. Ensuite, le déboisement systématique a contribué à l’érosion des collines, jusqu’à ce que les terres acides se trouvent entraînées par ruissellement vers la vallée. Peu à peu, recouverts de sédiments stériles, les sols se sont appauvris. L’agriculture intensive de maïs et de pois n’a pas arrangé les choses.
POURQUOI LES ROIS MAYAS N'ONT RIEN VU VENIR ?
" En même temps, la population augmentait… précise Jared Diamond avec un calme qui frise l’humour noir. Début 800, cinq millions de Mayas vivaient dans la plaine du Sud, sur un territoire grand comme la Suisse. Ils finirent par manquer de tout, nourriture, eau, bois de chauffage, tandis que les rois s’affrontaient pour obtenir les meilleures terres, et que les agriculteurs s’entretuaient pour détenir un lopin. " Et d’ajouter : " À l’image du Rwanda moderne… " Dans les 150 ans qui suivent, plus de 90 % des 5 millions d’habitants des plaines, des 5 ou 10 millions de Mayas du Petén disparaissent. Des études sur des squelettes datant de la fin du IXe siècle montrent des signes frappants de malnutrition : os poreux, lignes sur les dents.
De quelle façon cette large population s’est-elle anéantie ? Jared Diamond poursuit sa démonstration : "
L’archéologue David Webster a bien décrit le phénomène : " Trop d’agriculteurs, faisaient pousser trop peu de récoltes, sur trop peu de terres. " Une grande partie de ces gens est lentement morte de faim et de malnutrition, avec une importante mortalité infantile. Beaucoup de Mayas ont immigré vers le Nord du Yucatan, mais pas tous, sinon nous aurions retrouvé des traces de centaines de milliers de personnes se déplaçant. Ils ont dû s’entretuer pour survivre, les rois, les paysans, comme l’ont fait autour de 1300 les Indiens Anasazi affamés, après avoir régné pendant plusieurs siècles sur le Sud-Ouest américain. ".
Comment expliquer que les rois et la noblesse mayas, les fonctionnaires n’ont rien vu venir, ne se sont pas alertés, mobilisés ? Pourquoi n’ont-ils pas tout tenté pour sauver leur pays de la débâcle ? " Le pouvoir maya, semble-t-il, ne se préoccupait guère des drames de sa population, répond Jared Diamond d’une voix neutre. Les rois ont continué à ériger d’énormes monuments de prestige, comme à l’île de Pâques, ou dans certains régimes communistes... Ils ont maintenu leur train de vie et leur confort jusqu’à la fin, rivalisant entre factions, soutirant vivres et impôts au peuple. Ils n’ont pas pris garde aux problèmes sur le long terme, à supposer qu’ils les aient entrevus… Voyez ce qui arrive aujourd’hui sur l’île d’Haïti, surpeuplée, affamée, déforestée, occupée par une troupe de pacification, où les élites possédantes ont spolié les richesses du pays et vivent entre elles, sur les collines fraîches de Pietonville, au-dessus d’une ville délabrée et misérable... "