L'envers du Temps
par Mahrez Ilias
Au mois de Ramadhan, il semblerait que la productivité baisse drastiquement en Algérie. Vrai ou faux ? Difficile de l'affirmer, comme il est tout autant présomptueux de le nier, tellement la nonchalance est reine durant ce mois sacré. Dans les administrations, déjà, le temps de travail est réduit d'au moins une heure, les arrivées de personnels et leurs départs ne sont plus réglementés que par le rythme des sorties spéciales pour l'achat de la pâtisserie, du Kalb-Ellouz et de la Zlabya. Et puis, entre la prière du Dohr et de l'Assar, une petite virée dans quelques magasins de victuailles est nécessaire pour nombre de smicards. On ne peut leur en vouloir de déserter leur poste de travail car tout le monde fait pareil. Est-il dès lors besoin de s'énerver devant un guichet de la CNAS parce que le préposé n'est pas là, quand on est soi-même déserteur de son poste de travail.

C'est en somme là un des phénomènes du mois de Ramadhan, mais qui, en réalité, se répète à longueur d'année. C'est, entre autres catastrophes sociales, ce comportement anti-professionnel qui fait que l'on vous demande de repasser une semaine après pour retirer par exemple un extrait de rôle, ou d'attendre plusieurs heures la signature d'un document qui ne mérite pas que l'on s'y attarde plus que cela. C'est ça la bureaucratie à l'algérienne: c'est pas tant la paperasse que l'on demande qui pose problème, c'est parfois l'absence de personnel qui crée un grand courant d'air dans les bureaux de nos administrations. Il n'est pas là, revenez après, sont les réponses classiques que l'on donne, comme dans un stéréotype, aux pauvres gens venus qui pour encaisser un mandat, qui pour réclamer la perte de sa carte de paiement, qui le retard mis dans le virement de sa retraite.

Ne parlons pas du temps énorme que l'on gaspille pour constituer un dossier, par exemple pour le passeport, une demande d'emploi, avec notamment cette inexplicable exigence de l'extrait de naissance N.12. Tout les Algériens ne seraient-ils pas tous des Nationaux ? Pourquoi alors cette exigence du N.12 ? L'administration algérienne est décidément pleine de mystères. Voilà donc si on fait un grand raccourci pour ne pas nous fatiguer, quelque part, on pense que nous autres Algériens ne sommes pas tout à fait Algériens. Et que les désertions (absentéisme pour les sociologues) des postes de travail, qui atteignent leur apogée durant le Ramadhan, expliquent-elles ce fait que quelque part on ne veut pas que le pays avance ? Est-ce du sabotage involontaire ? Ou est-ce que ces Algériens en ont marre d'être pris pour ce qu'ils ne sont pas ? Et, pour rendre la monnaie de sa pièce à l'Etat, jouent-ils sciemment le rôle des déserteurs, de ne pas travailler selon les exigences pour rendre la monnaie de sa pièce à un Etat insensible aux cris de désespoir de la société algérienne ?

On ne sait pas ; par contre, ce qui est sûr, c'est que le mois de Ramadhan a un effet inhibant sur ces Algériens. Chaque jour, ils sortent de chez eux guerroyer contre l'Etat, contre l'Administration, et leur arme secrète est... la désertion du poste de travail et remettre à demain ce qu'ils doivent faire aujourd'hui. Comme cela, c'est toute l'Algérie qui marche vers l'arrière, pas en avant. Et c'est comme cela que nous avons développé cette formidable propension à nous remémorer le temps béni d'antan. En ce temps-là, les bus roulaient jusqu'à minuit à Alger, la vie était douce dans les années 70 à Oran, on allait à l'époque sans visa en France, en Angleterre... Rideau ! Nous sommes en 2009 !


Le Quotidien d'ORAN .