ADIA affiche aujourd’hui une fortune de 875 milliards de dollars. Désormais, même les banquiers de la City de Londres viennent y chercher du travail.
------------------------------------------------------------------------

Même à Abu Dhabi, richissime capitale des Émirats Arabes Unis, les trottoirs en marbre de Carrare ne courent pas les rues. Sauf devant la tour flambant neuve de l’ADIA (Abu Dhabi Investment Authority), soixante étages de verre et d’acier qui abritent les 1500 salariés du fonds souverain le plus puissant au monde: il pesait près de 1000 milliards de dollars avant la crise. Prédateurs ou sauveurs de la planète finance à l’encan?

En quelques semaines, les SWF (S overeign Wealth Funds) ont changé de statut. L’ADIA n’échappe pas à la règle, qui voit, ces jours, défiler les visiteurs de prestige, tous plus courtois les uns que les autres. Les mêmes n’avaient pas de mots assez durs, il y a quelques mois, pour dénoncer les appétits peu transparents des rois du pétrole sur les grandes places boursières occidentales.

Les dernières réserves de cash de la planète

Un jour, c’est Robert Kimmitt, le numéro deux du Trésor américain; le suivant, Gordon Brown, premier ministre britannique venu supplier l’émir et ses frères de jouer aux pompiers du système financier international. L’objectif? Taper dans l’une des toutes dernières réserves de cash de la planète.
«Même si l’ADIA a perdu des sommes considérables ces derniers temps sur les marchés, comme tout le monde, le fonds reste fabuleusement riche, note Gilles Lorridon, directeur de Global Security Network, une agence d’intelligence économique sise à Abu Dhabi. Il faut bien comprendre que ce fonds souverain est le réceptacle des surplus pétroliers d’un État de deux millions d’habitants, qui sort 2,6 millions de barils par jour. Or, même avec un prix du baril divisé par trois depuis son pic de juillet à 150 dollars, l’émirat s’enrichit encore!»

Avec l’or noir en effet, aucun souci de liquidités: le coût d’extraction est ici de 7 dollars par baril. Et le gouvernement équilibre le budget fédéral avec un baril à 25 dollars, malgré un programme faramineux de dépenses publiques (projets immobiliers, d’infrastructure). En clair, avec 90% des réserves de brut des Émirats, Abu Dhabi est à l’abri du besoin, pour un certain temps encore.

Mais comment l’ADIA gère-t-il cette manne? Pour en savoir plus, il faudrait déjà parvenir à entrer dans la tour en verre, l’un des endroits les plus hermétiques d’Abu Dhabi. Conscients de cette opacité, qui confine à la paranoïa et alimente les rumeurs, les dirigeants du fonds ont doté celui-ci d’une petite équipe de «communicants» en janvier dernier. Pas spécialement loquaces en l’occurrence. Voici ce que dit un porte-parole, qui souhaite rester anonyme: «Je veux bien vous recevoir demain. Mais tout sera off, vous ne pourrez pas me citer, vous ne m’aurez pas rencontré.»

Le lendemain, filtrage sévère à la réception avant parcage dans un luxueux sas d’attente, où s’ébroue une noria de serveurs philippins, distribuant des cappuccinos à un quatuor d’Anglais nerveux et cravatés. Ils ne sont pas ici pour chercher à convaincre ADIA de sauver une banque de plus au Royaume-Uni. Mais pour trouver du boulot. Depuis qu’a débuté l’hémorragie, les cadres débarqués à la City de Londres trouvent soudainement beaucoup de charme aux places financières du Golfe.

L’homme de la communication reçoit au troisième étage seulement. Résumons ce qu’il a à dire: «Nous ne sommes pas des prédateurs, ne cherchons pas la prise de contrôle d’entités étrangères. Nous sommes des gestionnaires prudents. Depuis sa fondation en 1976, ADIA n’a jamais eu pour politique de s’emparer d’actifs à l’étranger, d’ailleurs nous ne dépassons jamais les 5% du capital des entreprises dans lesquelles nous montons.

L’objectif initial était d’assurer des revenus financiers, des revenus du capital, au-delà de l’ère pétrolière. C’est toujours notre objectif. Nous ne sommes pas une équipe de raiders assoiffés de coups. Comparez-nous plutôt à un fonds de pension, dont le seul souci est le bien-être de la population émiratie.»

L’Abu Dhabi Investment Authority ouvre donc désormais ses portes. Avec parcimonie, mais elle les ouvre. Seul Business Week a eu les honneurs du dernier étage. L’article élogieux sur ADIA publié en mars («Un acteur puissant émerge dans le Golfe») a tellement plu à cheikh Ahmed – le grand patron du fonds – qu’il en a fait commander plusieurs milliers d’exemplaires sur papier glacé bien épais. Ils ornent les tables de conférence de tout l’édifice.

Cheikh Amhed bin Zayed Al-Nayhan est le douzième fils de cheikh Zayed, patriarche fondateur de la fédération des Émirats. Lui et quatre de ses frères ou demi-frères occupent cinq des neuf sièges du Board of Directors de l’ADIA. L’ouverture, oui. Mais à l’interne, c’est plus sûr. 

Serge Enderlin
24heures