L’offensive et les victoires idéologiques avérées de la droite ont pour première conséquence de contraindre la gauche à reculer vers sa droite, mais certaines tendances ne l’entendent pas de cette oreille.

Dans un récent état des lieux de la gauche radicale en Europe, deux auteurs français, Fabien Escalona et Mathieu Vieira, reviennent sur l’émergence de cette famille d’idées qu’on croyait à jamais disparue après l’effondrement du bloc soviétique (*).
L
a vérité historique commande de dire que la situation électorale et politique des partis communistes (PC) occidentaux se détériore, en réalité, dès la fin des années 1970 et bien avant la chute du mur de Berlin, sous l’impact des mutations sociales et culturelles liées à l’avènement d’une société post-industrielle. La tertiarisation de l’économie a asséché le terreau social dans lequel s’alimentaient ces PC occidentaux qui éprouvent alors des difficultés «à saisir la fragmentation de la classe ouvrière et à capter l’électorat issu des nouveaux secteurs économiques».

Au lendemain de l’effondrement de l’Union soviétique, les PC d’Europe occidentale qui ont déjà perdu l’essentiel de leur base électorale au profit des partis sociaux-démocrates et des écologistes sont partagés entre «d’un côté une stratégie conservatrice de préservation de l’identité communiste, de l’autre une stratégie réformatrice et de démarcation vis-à-vis de cette dernière».

Pour Fabien Escalona et Mathieu Vieira, la nouvelle famille de gauche radicale qui émerge depuis la fin des années 1990 est issue «d’une nouvelle critical juncture (phase critique)» ouverte par ce qu’ils appellent la «Révolution globale» et qui a transformé l’ancienne division socialistes/communistes, qui affectait le second versant du clivage de classe entre possédants et travailleurs.

Leur approche suggère d’identifier le conflit qui fonde la gauche radicale, puis de mettre en évidence la façon dont elle le médiatise dans la compétition partisane : «Dans ce cadre, la place de la gauche radicale dans la structure contemporaine des clivages résulte du renouvellement de la division politique «socialistes/communistes». Celle-ci, qui fut construite sur le second versant du clivage «possédants/travailleurs», datait de la Révolution d’Octobre et opposait les deux branches du mouvement ouvrier séparées par leur rapport à la IIIe Internationale. L’éclatement de la famille communiste résulte des grandes mutations ayant affecté les pays du capitalisme avancé, mutations à caractère historique, qualifiées de «globales» et tenant, principalement, à «la sécularisation et le progrès du libéralisme culturel, la diversification des positions de classes à l’intérieur du salariat, l’avènement d’un ordre productif postfordiste, les avancées spectaculaires de la mondialisation productive et financière, la prise de conscience des menaces pesant sur l’écosystème, etc».

C’est dans ce contexte que la gauche radicale remplace la famille communiste dans son opposition aux sociaux-démocrates, dont elle dénonce toujours la soumission à l’État capitaliste. Ces derniers, les sociaux-démocrates, ont été rejoints par une autre famille ayant émergé dans la décennie 1980 : les écologistes — pour s’inscrire dans une trajectoire continue «d’améliorations incrémentales du capitalisme contemporain».
La famille radicale résulte alors d’un clivage ou d’une division politique qui met en évidence une combinaison de facteurs, notamment trois : l’orientation normative, la base sociale et la forme organisationnelle adoptée.
Son horizon normatif commun est la recherche d’une «alliance de tous les subalternes du capitalisme global dominé par la finance, et la promotion d’une modernité alternative, dans un sens démocratique, égalitaire et écologiste».
Sa base sociale «ne fait pas (ou plus) du prolétariat industriel l’agent révolutionnaire par excellence», et elle a conscience que son électorat provient de couches sociales plus variées. A ce titre, il reste à établir la pertinence de l’hypothèse qu’elle recrute ses soutiens y compris parmi les «perdants» des processus économiques en cours, considérés comme une sorte de magma volatile dont ils se disputeraient les faveurs avec l’extrême droite.

S’agissant de sa composante organisationnelle, même s’il n’y a pas de «modèle» de parti de gauche radicale (les situations vont de la reconversion d’un parti à une création ex nihilo, en passant par la fusion de formations politiques ou leur alliance dans une coalition électorale durable), trois marques principales la caractérisent : (1) la taille modeste des partis existants, (2) la renonciation au modèle du parti d’avant-garde et (3) la volonté de créer des liens avec les mouvements sociaux tout en respectant leur autonomie. La typologie de la famille de gauche radicale recense quatre branches : les communistes orthodoxes, la gauche de la social-démocratie, les partis rouges-verts et l’extrême gauche révolutionnaire.
Survivance de l’ancienne famille communiste, la branche des orthodoxes est la plus en marge de la nouvelle famille.

La «gauche de la social-démocratie» rassemble «d’une part les partis communistes ou d’extrême gauche ayant entrepris un processus de reconversion idéologique, stratégique et organisationnelle, d’autre part les dissidents sociaux-démocrates en rupture avec une orientation de centre-gauche contre laquelle ils s’épuisaient au sein de leur parti d’origine». Cette branche est associée à un «anticapitalisme parlementaire», qui ne croit pas à la seule force du mouvement social pour renverser l’ordre existant».
La branche des partis rouges-verts poursuit une stratégie de reformulation de l’identité communiste à travers l’adoption d’un profil environnementaliste. La branche dite d’extrême gauche révolutionnaire est, elle aussi, à la marge de la nouvelle famille, en raison non seulement de la faiblesse de ses troupes, mais aussi et surtout de son refus d’alliances électorales et du maintien d’une attitude «anti-système».

Cette diversité ne doit pas cacher la faiblesse de la gauche radicale en reconstruction et le chemin, encore long, qui lui reste à parcourir avant qu’elle ne retrouve sa fonction de «mouvement anti-systémique tel que le fut un siècle auparavant la famille social-démocrate».

(*) Fabien Escalona et Mathieu Vieira, La gauche radicale en Europe ou l’émergence d’une nouvelle famille politique, Note n° 2- Fondation Jean-Jaurès / Observatoire de la vie politique- 19 novembre 2013.


Ammar Belhimer- Le Soir