Vis ma vie


par Moncef Wafi


Pour rassurer les Algériens sur la potabilité de l'eau des robinets, menace cholérique oblige, le ministre des Ressources en eau a bu un verre d'eau du robinet d'Oran. Posant pour la postérité devant les flashs des photographes de Vogue et de Life, le ministre a payé de sa personne et, dans un geste héroïque, a levé le bras, plié le coude et ramené le verre jusqu'à sa bouche en buvant et priant que l'eau soit potable à défaut d'être de bonne qualité. Ailleurs, et sous les mêmes cieux, la ministre de l'Environnement se fait immortaliser sur les clichés d' «Elle» et de « Femmes aujourd'hui » en mettant des gants et en plongeant dans une décharge publique comme il y en a tant dans ce pays qui est le mien. Deux instantanés de la vie d'en haut, deux moments hors temps dans un pays qui vit au ralenti pour ne pas se retourner et se mordre la queue. Ces deux ministres sont redescendus du sommet de leur bureau pour une fois. Rien qu'une fois. Et ce n'est pas trop demander aux autres d'en faire autant, la fine équipe du gouvernement, celle qui manie la langue de bois, ment sur les statistiques, distribue les promesses aux vents et aiguise les ciseaux inauguraux. En vérité, ce n'est pas l'Everest à grimper ni la Méditerranée à traverser à dos de harraga qu'on leur demande. Ce n'est pas non plus de prendre les mesures pour combattre la corruption et le terrorisme résiduel. Non, on s'en voudrait d'altérer le quotidien pépère de ces messieurs-dames, de déranger leur quiétude et les forcer à nous regarder droit dans les yeux. Ce n'est pas qu'ils ignorent cette réalité toute crasse, mais prendre l'ascenseur pour l'Algérie d'en haut laisse des séquelles indélébiles sur les capacités mnémoniques de ces gens. La mémoire devient subitement floue, sélective, s'efface parfois et laisse place à un monde d'artifice fait de réceptions, de voyages, d'argent et de commissions. Ces messieurs-dames se dépouillent alors de leurs habits de citoyens, entrent dans une nouvelle ère et s'installent durablement dans un déni de la réalité, se fabriquant un monde imaginaire où les fenêtres sont hermétiquement closes, les murs capitonnés et les portes d'accès soigneusement cadenassées et sous bonne garde. Que ces messieurs-dames redescendent sur terre et, une fois, rien qu'une fois seulement, croisent de nouveau la vraie vie du quidam d'en bas. Que la ministre des Postes et Télécommunications fasse la queue pour encaisser un chèque CCP en l'absence de liquidités et devant un micro qui plante plus souvent qu'un fellah autogéré. Qu'elle se connecte à une heure de pointe avec un débit aussi lent qu'un escargot unijambiste. Que le ministre de l'Energie fasse le plein de mazout avec 500 DA à la pompe. Que le ministre du Commerce remplisse son couffin le premier jour du ramadhan avec le salaire que donnerait son homologue des Finances à un fonctionnaire de la République. Que le grand argentier du pays voyage à l'étranger avec l'allocation touristique officielle accordée, une fois l'année, dans les banques. Que le ministre des Travaux publics roule sur les routes secondaires de l'arrière-pays. Du pays tout court, ça ne change pas grand-chose. Que le ministre des Transports prenne un Karsan et s'engueule avec le receveur à force d'impatience ou qu'il dorme à même le sol dans un aéroport algérien en attendant l'atterrissage d'un coucou d'Air couscous. Que le ministre de la Santé aille se soigner dans les urgences d'un mouroir hospitalo-universitaire. Que le ministre de l'Intérieur se fasse délivrer un extrait de naissance n°12 sans que son nom ne soit charcuté. Que tous les ministres en activité, retraités ou partis à l'étranger, inscrivent leurs enfants dans les écoles de la ministre de l'Education nationale ou des universités de celui de l'Enseignement supérieur. Que ceux qui vivent au-dessus des nuages redescendent aussi bas que l'Algérie d'en bas. Que demande le peuple ? En plus d'un peu de considération, honnêteté et compétence, que la télé arrête de lui mentir, que ses gouverneurs cessent de le trahir, que la classe politique, toutes tendances, s'auto-dissolve dans un verre d'acide et que ceux qui ont vendu l'Algérie soient traduits devant la justice du peuple. Alors, vis ma vie et donne-moi ta peau le temps d'oublier le choléra.

Le Quotidien d'Oran