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Voir la version complète : Guerre des sciences - Un dialogue


Passant
27/01/2009, 09h21
Par Bruno Latour


Elle-Ah, vous êtes sociologue et vous étudiez les scientifiques ? Alors vous allez pouvoir m'expliquer. Je n'arrête pas d'entendre parler de "guerre des sciences" dans mon labo. On se bat à propos de quoi exactement?

Lui-Si seulement on le savait ! On saurait vers quel front se diriger, quel équipement emporter, quel camouflage adopter. Mais là, ça tire dans tous les sens. Pas facile de s'y retrouver.

Elle-J'ai entendu dire qu'il s'agissait d'éviter le relativisme, mais comme je suis physicienne, cela me paraît difficile, car sans la relativité on ne pourrait faire aucune mesure, on serait toujours prisonnier d'un point de vue; nous, dans notre discipline, nous avons besoin de la relativité des cadres de référence pour travailler. Surtout moi qui travaille sur des évènements proches du Big Bang, pas chez vous?

Lui-(en soupirant) Si, si, bien sûr, mais le " relativisme " est l'une des victimes de cette guerre, une réfugiée ; chez vous cela veut dire " relativité " ; dans les humanités et en morale c'est une injure, cela veut dire: " Ah, vous croyez alors que tous les points de vue se valent, que toutes les cultures sont égales, que l'on peut mettre la vérité et l'erreur sur le même plan, que Rembrandt et les graffitis ont la même valeur et que, entre les créationistes et les évolutionnistes, on ne peut pas trancher, parce que tout se vaut et que anything goes. "

Elle-Mais vous pensez ça! C'est horrible alors! On a raison dans mon labo de me dire de ne jamais sortir avec un sociologue...

Lui-Mais non, je vous dis que c'est une injure, pas un concept : le relativiste c'est toujours l'autre, celui que l'on accuse de ne pas respecter la hiérarchie des valeurs, de ne pas savoir faire la différence entre un savant fou et une vrai savant, entre un cardinal et Galilée, entre un négationiste et un véritable historien.

Elle-Mais vous, alors, savez-vous faire la différence? Ou êtes-vous relativiste, pour de vrai?

Lui-Mais bien sûr que je sais faire la différence! Pour qui me prenez-vous ? Il y a tellement de différences entre les départements de géologie et de géoscience et les " cabinets de curiosité " des créationistes (j'en ai visité certains à San Diego, des " centres de recherche créationistes "!) que je ne vois pas pourquoi il faudrait ajouter, en plus, une absolue différence entre le Vrai et le Faux. Les uns construisent depuis deux siècles une histoire de la terre de plusieurs milliards d'années, les autres sont obsédés par la Bible et luttent contre l'avortement! Il n'y a pas de relation entre les deux. Ils vivent dans des mondes sans commune mesure.

Elle-Donc vous rejetez l'accusation de relativisme, si je comprends bien, mais vous dites que l'on n'a pas besoin d'une différence absolue entre le vrai et le faux pour distinguer ces différents cas. Chez moi, si l'on rejette les cadres de référence absolus, c'est cela que l'on appelle le relativisme. Pour nous c'est un terme positif, et c'est le seul moyen d'établir des mesures communes.

Lui-Si vous voulez, très bien, oui, je suis relativiste en ce sens que, comme vous, je rejette le point de référence absolu et cela permet justement, je suis bien d'accord, d'établir des relations, des différences, de mesurer les écarts entre les points de vue. Relativiste, pour moi, celasignifie : établir des relations entre cadres de référence et donc pouvoir passer d'un cadre à l'autre en transportant des mesures ou du moins des explications, des descriptions. Je suis bien d'accord que c'est un terme positif, dans la mesure où le contraire de relativiste c'est absolutiste !

Elle-Si ce que vous dites était vrai, pourquoi mes collègues vous attaqueraient tellement ? Je me demande si vous ne me cachez pas quelque chose... C'est le loup qui se déguise en mouton, non ?

Lui-Mais vos collègues, pardonnez-moi, ils ne font pas que de la physique, ils font aussi de la politique, c'est pour des raisons de politique qu'ils nous traitent de tous les noms. Ce sont eux les loups qui se font passer pour des moutons attaqués par des loups !

Elle-Mais pas du tout ! C'est vous qu'ils accusent de faire de la politique ! Ils disent que vous mélangez les questions de vérité scientifique avec des questions de valeur et que si l'on vous suivait, tout serait politique. Pour décider si mes quasars sont présents ou non dans la constellation de Bételgeuse et s'ils datent vraiment d'un milliard d'années après le Big Bang, il suffirait que je réunisse les membres de mon labo et que je les fasse voter et, hop, par consensus, les quatre quasars en dispute seraient présents dans le ciel et à la bonne date ! Comme s'il s'agissait de faire une loi sur le code de la route ou sur le remboursement des catastrophes naturelles.

Lui-(en soupirant) Parce que vous croyez que la politique c'est des réunions, des votes et que, " hop ", comme vous dites, on prend des décisions qui se mettent à exister ensuite par elles-mêmes, toute seule dans le monde ? C'est un peu plus compliqué que cela.

Elle-Bien sûr, bien sûr, la politique c'estg aussi des intérêts, des passions, des valeurs, des affaires de moralité, mais enfin, oui ou non, est-ce que vous prétendez que je peux à volonté modifier le nombre de quasars qu'il y a dans Bételgeuse ? Que mes articles scientifiques ne subissent aucune contrainte de la part de ces phénomènes célestes ? Que c'est (on m'a dit que le mot était très chic dans vos milieux) un simple " jeu de langage " ? Que je peux dire n'importe quoi ?

Lui-Oui, on peut dire n'importe quoi, vous venez d'en fournir la preuve avec votre question !

Elle-(échauffée) Au lieu de m'injurier, vous feriez mieux de m'expliquer en quoi un quasar est une construction sociale inventée de toutes pièces par moi et par mes collègues ! Il paraît que vous avez écrit des choses horribles sur la " construction sociale " de la réalité ! C'est quand même un peu fort, et c'est moi qui me fais accuser de dire n'importe quoi...

Lui-Vous voyez, c'est cela la " guerre des sciences " : deux chercheurs intelligents qui en arrivent à poser des questions aussi crétines... D'abord " construction sociale " ne veut rien dire, ensuite ce n'est pas moi qui utilise cette expression mais mes collègues. De toutes façons le problème n'est pas là, il est dans votre perversité et votre pratique scandaleuse de double comptabilité.

Elle-Ça c'est un peu fort ! On vous accuse publiquement d'être un imposteur et vous vous permettez, non seulement de m'injurier, mais que je fraude !

Lui-Mais oui vous fraudez, le terme est violent, mais après tout ce sont vos collègues qui ont commencé les injures ! Dites moi, quand vous travaillez sur vos radiotélescopes, quand vous faites tourner vos simulateurs, quand vous imprimez vos cartes en couleurs reconstituées, quand vous calculez le redshift, quand vous utilisez le travail des théoriciens des particules, est-ce que tous ces instruments, ces théories, ces moyens, jouent un rôle ou non dans l'acquisition de vos connaissances ?

Elle-Bien sûr, cela va de soi, nous ne pourrions rien dire sans eux, d'ailleurs l'existence même des quasars n'auraient jamais pu être prouvée...

Lui-Attendez, attendez, ne me donnez pas si vite la part trop belle ! Je vous demande seulement de considérer cette première comptabilité avec une colonne crédit et une colonne débit : donc, si je vous comprends bien, dans la colonne crédit vous mettez les instruments, radiotélescopes, budgets, théories, etc.

Elle-Bien sûr, puisque c'est ce qui me permet de parler des quasars.

Lui-Et donc, dans la colonne débit, qu'allez-vous mettre ?

Elle-Je ne sais pas. Ce qui m'empêche d'en parler, les mauvais instruments, la confusion des données, certaines disputes entre théoriciens, le manque de budget surtout, on n'arrive pas à coordonner les efforts pour transformer la planète entière en un immense radiotélescope, ce qui est incroyable, car si l'on pouvait coordonner toutes nos machines, on parviendrait... d'ailleurs au dernier meeting de l'Association internationale j'ai été élue par mes collègues pour organiser la deuxième phase du Sloan quasar mapping project, ce qui devrait d'ailleurs vous intéresser, parce que...

Lui-S'il vous plait ne nous égarons pas, vos affaires m'intéressent, mais je voudrais en finir sur cette question de comptabilité : donc jamais vous n'auriez l'idée de dire " Je parviens à mettre en évidence les quasars en dépit de l'existence des radiotélescopes et de l'ensemble des équipements et théoriesqui leur sont attachés ".

Elle-Mais non, puisque je vous dis que j'ai même été élue membre du bureau chargé de coordonner tous les radiotélescopes de la terre pour en faire une immense antenne, en 2005, et vous ne m'écoutez pas.

Lui-Mais si je vous écoute, et je vous écoute même avec beaucoup de satisfaction vous enfoncer joyeusement dans vos contradictions.

Elle-(piquée) En quoi est-ce que je me contredis ? J'aimerais bien le savoir.

Lui-Parce que vous suez sang et eau pour obtenir de nouvelles machines, qu'elles sont donc dans la colonne crédit de votre première comptabilité et que plus vos instruments sont puissants plus vous dites de choses exactes concernant vos quasars...

.../...

Passant
27/01/2009, 09h23
(suite)

Elle-Oui, la belle affaire, et alors, où est la faille ?

Lui-La faille, ma chère physicienne, c'est que vous changez de comptabilité quand vous vous adressez à moi ou au public moyen : vous avez toujours deux colonnes, une colonne crédit et une colonne débit, mais dans le crédit vous mettez maintenant les quasars, tels qu'ils sont en eux-mêmes, indiscutables, et au débit, vous mettez les instruments, les budgets, les théories, les articles, les collègues, et vous vous écriez : " Si seulement je n'avais pas toutes ces machines et ces impedimenta je saurais enfin parler directement, et sans confusion aucune, de mes quasars ".

Elle-(froidement) J'ai dit e-xac-te-ment le contraire. J'ai dit que sans les radiotélescopes, nous ne pourrions pas parler des quasars.

Lui-Pourquoi alors avez vous prétendu, pour me ridiculiser, qu'il fallait choisir entre deux positions ? Ou bien vous faisiez de la politique et décidiez à volonté, hop, par consensus, en réunissant votre labo, de l'existence des quatre quasars de Bételgeuse, ou bien les quasars ont une influence sur vos articles et sur ce que vous dites d'eux ? C'est bien vous qui m'avez imposé ce choix comminatoire, et même qu'il fallait choisir entre " jeu de langage " et " réalité ". Il y a bien deux colonnes. Une colonne débit et une colonne crédit, une colonne jeu de langage, construction sociale, discours, et une colonne réalité, vérité, exactitude. Vous avez donc bien deux langages, votre langue est bien aussi fourchue que celle de la vipère ! Dans un cas, quand cela vous arrange vous dites (pour demander des sous le plus souvent) " Les instruments me permettent de parler " et dans l'autre, quand ça vous arrange, vous dites " Il faut choisir entre les jeux de langage et la réalité ". Personnellement, j'appelle cela une fraude caractérisée...

Elle-(un peu radoucie) Hum, je me suis peut-être mal exprimée. Ce sont mes collègues qui m'ont dit que vous obligiez à ce choix entre construction sociale et réalité extérieure, que si on vous laissait faire, il n'y aurait plus moyen de distinguer entre les sciences et toutes les absurdités de la pataphysique, de la numérologie, ou de l'astrologie. Ils se sont rendus à un talk de Sokal et ce qu'ils m'en ont rapporté m'a pas mal effrayé. C'est vraiment pour nous, d'après eux, une question de vie ou de mort. On ne peut pas laisser faire ça.

Lui-Mais c'est quoi " ça " ? Moi, je trouve que l'on ne peut pas laisser continuer les " sokalistes " perpétrer cette fraude, cette imposture intellectuelle, cette double comptabilité où, d'un côté, réalité et construction sont synonymes (meilleures sont les instruments, meilleure est la saisie de la réalité) et de l'autre côté où l'on fait comme si l'on devait opposer construction et réalité. Je suis navré, mais je trouve que c'est là que se trouve le véritable scandale. Dans la lutte anti-maffia, on appellerait cela du blanchiment d'argent sale... Et, en plus, c'est anti-science. Leur imposture rend la défense de l'activité scientifique impossible.

Elle-Parce que vous vous intéressez à la défense de l'activité scientifique, monsieur le sociologue, et depuis quand vous posez-vous en ami des sciences ?

Lui-(amusé) Oh, depuis trente ans, à peu près. Je trouve les sciences intéressantes, riches, cultivées, civilisées, utiles, passionnantes, et je ne comprends pas comment, pour des raisons politiques, tant de scientifiques acceptent de les rendre froides, idiotes, incultes, contradictoires, asociales, inutiles et ennuyeuses.

Elle-Je suis complètement perdue. Moi aussi je les trouve passionnantes, je leur consacre ma vie, c'est ma passion. Pourquoi nous trouvons-nous dans des camps ennemis alors ? Si vous aviez raison, nous serions alliés ?

Lui-(quelque peu tendre) Mais nous le sommes, ma chère physicienne, bien sûr que nous sommes alliés, c'est le cri de guerre des science warriors, et lui seul, qui nous oblige à nous croire dans des camps opposés, à nous rallier, à nous aligner comme s'il y avait une bataille. Mais il n'y a pas de bataille...

Elle-(à nouveau méfiante) Non, s'il n'y avait que cela, la guerre des sciences ne serait pas si intense ; mes collègues avaient la bave aux lèvres en revenant du séminaire ; il faut que vous représentiez vraiment un plus grand danger qu'une dispute sur la double comptabilité ou les limites du constructivisme.

Lui-Bien sûr, que nous représentons un danger, nous sommes leurs ennemis politiques !

Elle-Ah, vous avouez quand même que vous voulez politiser les sciences !

Lui-Non, j'avoue que je souhaite dépolitiser les sciences pour les arracher à cette façon peu ragoutante qu'ils ont de s'en servir comme d'une arme pour faire taire toute discussion politique.

Elle-Allons bon, c'est eux qui font de la politique, les " sokalistes ", comme vous dites, c'est cela que vous voulez me dire ?

Lui-Mais bien sûr, puisqu'en rendant incompréhensible l'articulation entre langage et réalité, construction et vérité, instruments et accès au monde extérieur, ils font comme si ils avaient, eux et eux seuls, un truc formidable : un accès sans médiation aucune, une machine magique pour dire le vrai sans payer le prix douloureux de la controverse et de la construction de laboratoire, sans le dur labeur de l'histoire.

.../...

Passant
27/01/2009, 09h25
(suite et fin)

Elle-Ils ne disent pas cela tout de même, ils sont plus raisonnables.

Lui-Oh si, ils le disent, mais comme ils ont leur double comptabilité ils peuvent jouer sur tous les tableaux : quand cela leur plait ils font le lien entre instruments et vérité, et quand cela leur plait ils font comme si les lois de la physique tombait du ciel et comme si tous ceux qui montraient le rôle des instruments et des jeux de langage étaient des fous ou des criminels.

Elle-(ironique) C'est amusant ce que vous dites, parce que, d'après ce que l'on m'a rapporté, c'est vous qu'ils accusent d'avoir un double langage : tantôt vous dites que vous êtes un constructiviste social et, quand cela vous arrange, que vous êtes le plus fidèle ami des sciences et un "born again" realiste... et, comme cela, vous donnez à tous les publics (les anti-sciences et les pro-sciences) ce qu'ils veulent entendre, sans entacher votre réputation...

Lui-Pour eux, bien sûr, j'ai un double langage puisqu'ils ne comprennent pas ce que je dis. Je parle d'onde-particules et ils disent qu'il faut choisir, que soit c'est une onde, soit c'est une particule !

Elle-Vous n'allez pas vous mettre à faire de la physique quand même.

Lui- Je prends une image pour vous faire comprendre l'étendue de leur incompréhension. Ils n'ont même jamais commencé à poser le problème que nous cherchons à résoudre, en histoire, en sociologie, en anthropologie des sciences : l'événement, l'irruption d'un nouvel objet du monde dont les humains sont capables de parler en vérité. Pour eux, il n'y a tout simplement pas de problème. Ils croient que je fais le malin, que j'évite les difficultés, alors que je planche sur ce qu'ils évitent soigneusement avec leur comptabilité frauduleuse : comment les humains s'y prennent-ils pour charger le monde dans le langage ? Comment, vous, ma chère, vous y prenez-vous pour parler en vérité de quasars qui ont à peine plus d'un milliard d'années que le Big Bang ? Mais eux, au lieu d'écouter, de comprendre, de reconstruire la difficulté, ils nient l'existence du phénomène et ils arrivent au milieu de la discussion, avec leurs gros sabots et ils crient : " La question ne sera pas posée, il y a d'un côté les quatre quasars de Bételgeuse et de l'autre, Madame X, la physicienne ; ceux qui veulent compliquer les choses sont de dangereux relativistes ". Moi je dis : " Laissez-nous travailler et allez faire vos sales affaires ailleurs, pas ici. Si vous ne comprenez pas le problème que nous nous posons, n'en dégoutez pas les autres ! ".

Elle-(tout à fait radoucie) Mais moi je comprends ce problème, il me paraît même intéressant, il m'occupe jour et nuit. Comment parler en vérité, vous avez raison, on ne peut pas l'éliminer comme cela... c'est cela votre recherche à vous ?

Lui-(un peu ému) Oui, c'est mon quasar, ma Bételgeuse, ce qui occupe mes jours et mes nuits.

Elle-Alors vous êtes un chercheur, vous aussi, je croyais que les sociologues... (sarcastique et tendre) en fait, vous faites un métier respectable.

Lui-Mais je crois, oui, je l'espère. Seulement en modifiant la conception de la science, nous empêchons l'usage politique que vos amis physiciens en font, et c'est cela, au fond, qu'ils ne nous pardonnent pas. La dispute ne porte pas directement sur un problème de recherche.

Elle-Je ne comprends pas en quoi leur attitude serait de la politique ?

Lui-Mais si, en insistant inlassablement sur l'existence d'un monde extérieur indiscutable, connu directement, sans médiation, sans controverse, sans histoire, ils rendent impuissante toute volonté politique : la vie publique est réduite à un croupion.

Elle-Mais si je vous ai suivi, vous aussi vous croyez à la réalité extérieure, ou alors je n'ai rien compris ?

Lui-Ah, je devrais vous embrasser ! Me signerez-vous un diplôme " Madame X, physicienne, certifie sur l'honneur qu'elle a eu la preuve que Monsieur Y, sociologue, croyait à la réalité extérieure " ! Mais oui j'y crois. C'est le mot indiscutable qui est en question. Moi les réalités extérieures, cela me fait parler, cela augmente, cela complique, cela élargit la discussion...
Elle-Ah, mais moi aussi, vous ne pouvez pas savoir les difficultés que j'ai eu pour convaincre mes collègues qu'il y avait bien quatre et non pas trois quasars dans ce coin de ciel et que l'un d'eux était bien le plus ancien objet jamais repéré.

Lui-Mais eux, les science warriors, ils assimilent la réalité extérieure avec l'indiscutable, le silence, ce qui permet de faire taire les malheureux humains, ceux qui parlent pour ne rien dire, les politiques...

Elle-Les politiques peut-être, ils parlent pour ne rien dire, mais moi ? Il ferait beau voir qu'ils essaient de me faire taire avec leur réalité indiscutable ? Ah et bien tiens, c'est comme le professeur... un beau machiste celui-là, il voulait me faire taire sous prétexte que je me serais trompé sur le calcul du redshift ! Je l'ai envoyé sur les roses. Vous avez raison il faut lutter contre ceux qui veulent nous fermer le bec. Si c'est cela la guerre des sciences, je suis prête à me battre avec vous...

Lui-Avec moi ? Mais nous étions dans les camps opposés, d'après vous, et ceux qui veulent clore toute discussion en confondant réalité extérieure et silence, ce sont vos collègues, ma chère amie, vos chers collègues, ceux donc vous avez dit...

Elle-Ah, c'est possible, je ne sais plus très bien où j'en suis, cette guerre des sciences est tout de même un peu obscure...

Lui- C'est ce que je vous disais en commençant. Pourquoi ne parlerions-nous pas de paix tout simplement ?

Elle- Oui, parlons d'autre chose de plus intéressant, il faut que je vous explique cette affaire d'antenne grande comme la planète, cela devrait vous passionner...

_________
Bruno Latour
Texte préparé pour un volume en allemand édité par Michael Scharping

MavericK
27/01/2009, 10h51
Bonjour..


je n'ai lu serieusement que le debut.. cette caricature du physicien est pathetique..
Elle a rien compris a la relativite cette dame et je doute qu'elle soit physiciennne
.
apres pour les passage en vrac que j'ai lu.. je savais plus si c'etait un episode de "Un gars, Une fille" ou un sujet dans la section Science de FA.

Passant
28/01/2009, 12h14
Deux ouvrages d'Isabelle Stengers qui pourraient éclairer le sujet...

1. Cosmopolitique (Editions La Découverte - 2003)

Pourquoi les sciences modernes n'avancent-elles que sur le mode guerrier - guerre du scientifique contre ses concurrents, du savant contre le " charlatan ", du " nouveau " contre l'" ancien " ? Pourquoi ces sciences s'affirment-elles sous le jour le plus faux : triomphe d'un savoir enfin objectif, neutre et désintéressé, produit par une démarche méthodique, humble et sereine ? Et pourquoi, lorsque les scientifiques osent dire leurs rêves et leurs ambitions, est-ce si souvent la spéculation arrogante et la polémique qui s'expriment ? Pourquoi, par exemple, la physique moderne est-elle habitée par la conviction qu'elle seule peut percer l'énigme de ce monde, énigmatiquement intelligible comme l'a dit Einstein ? Mais surtout, et inséparablement, comment créer d'autres manières de faire exister parmi nous les passions des scientifiques ? Est-il possible de les reconnaître sans les insulter, sur un mode qui les civilise, qui leur permette de s'affirmer sans nier les autres aventures humaines ?
C'est pour tenter de répondre à ces questions qu'Isabelle Stengers revisite dans ce livre ambitieux - initialement publié en sept tomes - quelques grands moments de l'histoire des savoirs scientifiques, mais aussi quelques effets catastrophiques d'une présentation des sciences qui les oppose à l'opinion.
Contre la façon dont les sciences dites " humaines et sociales " ont identifié raison et critique, Isabelle Stengers tente de répondre à la question cosmopolitique : comment les pratiques modernes, qui ont mis au jour les microbes et les électrons, les pratiques techniques, qui créent un autre ordre de savoirs, et les pratiques non modernes, qui échappent au savoir scientifique, pourraient coexister en paix ?

Au sommaire

Préambule
La guerre des sciences
L'invention de la mécanique : pouvoir et raison
Thermodynamique : la réalité physique en crise

2. La Vierge et le neutrino (Editions Les Empêcheurs de penser en rond - 2006)

Les scientifiques peuvent aujourd’hui considérer qu’ils ont deux types d’ennemis.

Ceux qu’ils dénoncent le plus volontiers sont les sociologues, et tous ceux qui, comme ces derniers, sont accusés de participer à une « montée de l’irrationalité ». Les scientifiques se sont sentis insultés par leurs nouvelles manières de raconter les découvertes scientifiques, et ils craignent de voir se propager un relativisme sceptique qui détourne le public de « sa » science, qui détruit l’idée d’un rapport privilégié de la science avec la Vérité et la Réalité. C’est là l’origine de « la guerre des sciences » dont un moment important a été l’affaire Sokal.

Au moment où cette guerre fait rage, les scientifiques se trouvent confrontés à un autre problème, beaucoup plus grave. Leur ancienne alliance avec l’État semble rompue : celui-ci répugne désormais à financer les travaux réalisés en toute autonomie. Il leur demande de se rapprocher des industriels, voire de se soumettre à leurs intérêts. Leurs objectifs ne doit plus être de faire progresser la connaissance mais, par exemple, de déposer des brevets… Les scientifiques n’ont plus seulement affaire à des sociologues qui prétendent qu’ils n’ont jamais été autonomes mais toujours liés par des intérêts et des alliances, mais à des hommes politiques et des industriels qui veulent vraiment leur enlever toute autonomie, toute liberté dans le choix de leur sujets de recherche.

Selon Isabelle Stengers, les scientifiques sont en mauvaise posture car s’ils ont bien raison de ne pas accepter la manière dont les sociologues relativistes parlent « mal » d’eux, ils n’ont pas su de leur côté, trouver les mots pour décrire la spécificité de leur travail. Ils ne savent pas se présenter, ce qui les affaiblit dans leur opposition aux tentatives capitalistes modernes de redéfinir leur activité.
Mais il arrive aussi qu’un troisième acteur surgisse : le « public » comme on l’a vu dans le cas des OGM. Il s’agit dans chaque cas de publics particuliers qui n’acceptent plus que « l’on sache » mais que l’on reste impuissant face aux conséquences prévisibles de ce que l’on sait (comme dans le cas du réchauffement de la planète). C’est donc dans un nouvel environnement (une nouvelle écologie) que les scientifiques doivent apprendre à travailler et ce pourrait être une chance.

En quoi cela pourrait-il intéresser la philosophie ? Isabelle Stengers propose d’abord de renoncer à l’idée que l’on pourrait définir « la science ». Si il y a quelque chose de commun à toutes les pratiques scientifiques, c’est à partir des manières dont elles sont (parfois) capables de dire « quelque chose de nouveau sur le monde ». Elles le « peuplent » avec de nouveaux êtres. Ce n’est jamais une voie droite, faite selon une méthode prédéterminée, mais le résultat d’incessantes hésitations. Pourquoi faudrait-il que, simultanément, ceux qui défendent les sciences « vident » le monde de toutes les autres pratiques qui n’ont ni la même histoire ni les mêmes ambitions ? Comment, en conséquence, imaginer la possibilité d’une coexistence des pèlerins de la Vierge et des praticiens des sciences sans hiérarchie, sans un point de vue qui trie, juge et ordonne (les premiers traduiraient l’arbitraire de la subjectivité humaine, les seconds une objectivité valable pour tous les humains) ? Cela ne relèvera pas d’une bonne volonté générale, de la tolérance, mais de l’invention de nouveaux rapports entre les différentes pratiques.
Isabelle Stengers imagine que ce pourrait être le rôle de « diplomates » d’un nouveau genre. Les diplomates savent qu’ils doivent prendre des risques, rendre des comptes à ceux qui les ont délégués, que rien n’est jamais garanti, que la paix est toujours une fabrication exigeante.



Et puis un article faisant suite à l'affaire Sokal: La guerre des sciences : et la paix? (http://www.tribunes.com/tribune/alliage/35-36/15stenge.htm) (1998)
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Isabelle Stengers est philosophe. Elle a longtemps travaillé avec Illya Prigogine (Prix Nobel de physique). Elle enseigne à l’Université libre de Bruxelles.

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