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Bob Dylan, le messie réticent

lundi 2 mai 2005, par nassim

Dans le livre « Chroniques, volume I », qui paraît demain, Bob Dylan, le symbole des années 60 commence, à sa singulière manière, le récit de sa vie.

« Légende, icône, énigme (...) -

Bob Dylan

ce genre de chose, ça va. Sereines, inoffensives, usées, ces dénominations-là sont plus faciles à contourner. Prophète, messie, sauveur - ça, c’est du dur. » Pourtant, Bob Dylan a été tout cela - prophète, messie, sauveur. Il a nourri les rêves, les révoltes, les espoirs d’une jeunesse. Il a dit haut et fort le refus du vieux monde, il a rendu à son temps une certaine idée de la liberté, il a forgé des mythes nouveaux qui bercent encore notre époque. Il a été à la fois le plaisir et la conscience, les tubes et la philosophie, la nouveauté et l’enracinement. Oui, c’est lui qui, en quelques chansons, a inventé les années 60.

Il a été « prophète, messie, sauveur » pour une génération. Mais il écrit aujourd’hui : « Cette génération, je partageais fort peu de choses avec elle et je la connaissais encore moins. » Ce n’est pas la moindre des surprises de Chroniques, volume I, le premier volume des mémoires de Bob Dylan, qui paraît demain en France (chez Fayard), après avoir surpris critique et public aux Etats-Unis depuis sa sortie, en octobre 2004. Car Chroniques, volume I (les deux suivants doivent paraître en France en avril 2006 et en 2007), livre foudroyant de bout en bout, n’est pas un recueil de mémoires conventionnel, mais une série de fragments plus ou moins longs, quelque part entre les souvenirs jetés au fil de la plume et l’essai autobiographique : le tour des boîtes de folk music du Village au cours des premiers mois du chanteur à New York ; la crise des années 1968-70 lorsqu’il refuse son rôle de prophète, enregistre des albums contestables puis émerge du chaos avec le disque New Morning ; la façon dont il retrouve le plaisir de chanter sur scène et enregistre à La Nouvelle-Orléans l’album Oh Mercy, en 1987-88 ; sa passion d’adolescent pour Woody Guthrie et la manière dont la folk music et le blues ont présidé à ses premiers enregistrements.

Chaque chapitre, chaque « chronique » bouscule la chronologie et surtout la hiérarchie des événements. On voudrait des détails sur sa vie de famille, son éducation ? Il évoque ses oncles anciens combattants, la politique dans son Midwest natal, ses jeux d’enfant. On s’attendrait à ce qu’il raconte sa légendaire rencontre avec les Beatles ? Non, il explique l’effet que lui a fait leur Do You Want to Know a Secret quand il l’a entendue à la radio. Il y a quelque chose de narquois dans sa manière de laisser tomber quelques détails sur Carolyn Dennis, sa deuxième femme, qui n’a été révélée au monde que des années après leur divorce, d’avouer les sources - parfois pillées sans vergogne - de certaines de ses chansons, de confesser son goût pour le rappeur Ice T ou de régler en quelques mots certains faits que les biographes habituels qualifient de fondamentaux (« J’avais été blessé dans un accident de moto, et je m’en étais remis »).

Ce faisant, Dylan déjoue les interprétations, les prédictions, les biographies, les commentaires. Lorsque, à la fin des années 60, il doit fuir avec femme et enfants la cohorte de fans, fous, curieux et journalistes qui les assiègent où qu’ils se trouvent, il se souvient s’être senti « malade des extrapolations bâties sur mes morceaux, de les voir retournés à des fins polémistes, d’être sacré Frère aîné de la rébellion, Pape de la contestation, Tsar de la dissidence, Baron de l’insoumission, Leadeur des écornifleurs, Empereur de l’apostasie, Archevêque de l’anarchie, Grand Manitou. Qu’est-ce que c’est que ces salades ? On peut retourner ça comme on veut, c’est autant de titres abominables. Des noms de code pour hors-la-loi ». Il tranche : « A ma place, n’importe qui serait devenu fou. »

Et ce qui se révèle dans Chroniques, volume I, c’est la manière dont, statufié, panthéonisé et sanctifié de son vivant, Bob Dylan a, justement, su ne pas devenir fou. Il l’écrit, le répète jusqu’à l’obsession : il ne voit pas en lui-même autre chose qu’un chanteur. Certes, la figure est courante dans la culture rock : des Beatles à U2, des Rolling Stones à REM, tous les géants ont un jour affirmé n’être - et ne vouloir être - qu’un groupe de potes jouant pour le plaisir dans un garage. Mais, chez Dylan, la posture est diablement plus embarrassante : chacune de ses chansons a suscité le commentaire politique, moral, social, historique, religieux... C’est pour cette oeuvre-là qu’il est le seul auteur du rock dont le nom ait jamais circulé parmi les lauréats possibles du prix Nobel de littérature. Ce n’est pas pour son seul « roman », Tarantula, paru en 1966 (en France, Hachette Littérature, 2001), texte fantasque et haché entre surréalisme étudiant et James Joyce politisé, dont voici les premiers mots : « aretha/ juke-box de cristal reine de l’hymne & lui diffusé en plaie ivre de transfusion veillerait sur suave onde sonore disloquée & salut oh grand singulier el dorado »...

Or si le monde a, au XXe siècle, été changé par dix chansons, au moins deux ou trois sont de Bob Dylan - une responsabilité écrasante qu’une Joan Baez ou un Bob Marley ont volontiers revendiquée. Mais Dylan la refuse : « Mon destin et la vie me réservaient sans doute encore des surprises, mais représenter une civilisation, non. La vraie question était d’être fidèle à moi-même. J’étais plus un conducteur de bestiaux qu’un petit joueur de flûte » - autrement dit, un personnage anonyme de folk song rural plutôt qu’un mage de légende. Pour emprunter à un autre classique, ce livre donne la même impression que si l’empereur du conte s’adressait à la foule en lui disant : « Ne parlez plus de mes habits neufs ; ne voyez-vous pas que je suis nu ? » Depuis plus de quarante ans qu’il ne cesse de se vouloir ailleurs que prévu, nous devrions en avoir l’habitude...

Par Bertrand Dicale, lefigaro.fr

Chroniques, volumeI, de Bob Dylan, 320 pages, 20 euros.