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Le vibrato de la palette

mardi 26 avril 2005, par Stanislas

On subodore qu’il s’agit sûrement - et purement et simplement - de souveraineté culturelle qu’il s’agit, de cette liberté totale dont excipe ce peintre de grande stature qui a su cultiver la discrétion de l’anachorète qu’il a toujours été.

La sémantique du silence

Les 56 tableaux qui ornent les cimaises appellent sans tarder deux réflexions de Nicolas Poussin : « Le but suprême de l’art est la délectation » et « Autant que par la vue, la peinture doit être appréhendée par la pensée et le peintre doit donner à lire... La peinture n’est autre qu’une idée des choses incorporelles. » Deux réflexions parfaitement illustrées par le travail d’Ali Khodja.
En effet, on est d’emblée frappé par la facture et les techniques adoptées qui confèrent au langage pictural un phrasé de bon aloi. Un continuum de variations vaporisées, emblavé de rehauts brasillants qui imprègne les toiles d’une vibration orchestrale bien maîtrisée. On est en présence de mélodies picturales invitant à l’écoute du silence intérieur qui nidifie en chacun de nous. Une sémantique dont le dynamisme incite à une perception sensorielle de ce silence sans dimension.

Ce langage convoque l’art abstrait à travers toutes les déclinaisons qui lui ont été appliquées par les critiques d’art le qualifiant tour à tour d’informel, de subjectif, de tachiste, de gestuel, de lyrique, de nébuliste, de chromatique (color field rothkoïen) sans toutefois en être un vulgaire succédané. Il en synthétise toutes les références, tendances et connotations qu’il métabolise dans un travail d’alchimiste et transcende en une réification originale rappelant une infinité de grands maîtres de l’art moderne et de l’art contemporain. Mark Rothko en particulier, dont Ali Khodja ne tarit pas d’évocations, un artiste angulaire des arts plastiques américains réputé par ses « champs de couleurs aux contours estompés où la définition chromatique se fait incertaine ». Mais chez Ali Khodja, contrairement à ce qui se passe chez Rothko qui utilise des aplats de grande surface, ces champs de couleurs deviennent un puzzle, multicellulaire d’un foisonnement amibien évident.

Cette rétrospective de plus d’un demi-siècle charrie la sédimentation de références, magistralement revisitées, de certaines périodes emblématiques de l’art du XXe siècle, notamment l’expressionnisme avec sa véhémence dramatique, le cubisme et la fragmentation spatiale qui le caractérise, le matiérisme avec ses variations de textures (qui a fait le renom de l’Espagnol Antoni Tapies, de l’Allemand Wols et des Français Jean Fautrier et Jean Dubuffet), le surréalisme d’Henri Michaux avec son bestiaire et ses paysages intérieurs « mescalinéens » ainsi que celui du Français André Masson et la linéarité vagabonde de ses graphismes dont Georges Bataille disait : « Ce qui parle avec force en lui résonnerait avec les voix agressives d’Héraclite et William Blake, avec la voix de la nuit et du soleil de Nietzsche », de même que l’écriture plastique automatique qu’on retrouve dans les « graffitis/émotions » de l’Américain CY Twombly. Mais aussi le langage vertigineux de l’action pairie ainsi que les déconstructions transgressives et l’austérité géométrique de l’art informel.

Ces évocations savamment somatisées montrent à quel point Ali Khodja a réussi à épouser son époque. Une époque révolutionnaire sur le plan pictural qui a bouleversé les canons et les tabous d’un académisme mis au rancart de l’histoire par la multitude des coups de boutoir et de ruades reçus depuis la période de l’impressionnisme (années 1870-80) qui, délaissant l’aspect conceptuel des choses, s’est attaché à noter leur fugacité et leur mobilité, et surtout depuis l’irruption du mouvement Dada et la création du concept de « ready made » par Marcel Duchamp (première décade du XXe siècle). Dada, dont Tristan Tzara, l’un des fondateurs de ce groupe, dira : « Dada, Dada, Dada, hurlement de couleurs crispées, entrelacement de contraires et de toutes les contradictions. » Marcel Duchamp qui, en 1913, fixa une roue de bicyclette sur un tabouret et s’est mis à la regarder tourner faisant de cet objet « anartistique » une sculpture à part entière, de le titrer et de le signer importe plus que l’objet lui-même et devient un « acte artistique ». Ce fut l’annonce prémonitoire de ce qui allait devenir plus tard le concept d’installation.
De Racim à Rothko

Cette rétrospective court sur les périodes importantes qui ont balisé une longue carrière. Depuis celle où, jeune élève des beaux arts d’Alger, Ali Khodja a débuté par la miniature et l’enluminure dont il nous présente trois spécimens qui, bien mis en évidence dans un coin de la galerie, ont impressionné plus d’un par leur finesse, leur délicatesse et leur rutilement (Musicienne I, Musicienne II, Page de Coran).

Certains tableaux datent des années 1960, comme Les pigeons, Le Coq, dont la violence des tons leur donne une connotation expressionniste survoltée. Les Moutons, Sortie d’école, Mes chats, bien que proches du lyrisme de Georges Rouault, ne comportent pas les mêmes cernes appuyés identitaires de cet artiste et revêtent un caractère iconographique empreint de tendresse anecdotique et de romantisme. L’informel n’a pas encore fait son irruption dans ces œuvres, mais il y est annoncé de manière assez prémonitoire.

On le découvre dans les œuvres datées des années 1999-2000, notamment dans la toile de très petit format, lancinante par la concision intitulée Idée fixe de facture abstraite texturée à la Fautrier, exprimant une intériorité prégnante qu’on peut qualifier avec André Malraux d’Idéogramme pathétique cristallisant une angoisse certaine dans la tourmente de la décennie noire. Œuvre touchante d’où émane une communion métaphysique irrésistible. D’autres œuvres sont déclinées dans un expressionnisme abstrait puissant, rothkoien, mâtiné, cependant de tachisme géométrique ou représentant des silhouettes polymorphes plus ou moins subliminales comme Terre des ancêtres, Mer soyeuse, Côte d’Azur.

Ce tachisme se rencontre également, mais de manière plus lyrique et moins cellulaire dans des tableaux comme Au-delà de la pensée, Idée flamboyante, Le Doute enrichissant, peints entre 2000 et 2005, et surtout dans Exubérance, Esprit double, Chemin de nulle part, Résonance lointaine, Question sans réponses, qui convoque le caractère métaphysique rencontré dans Idée fixe. Par contre, dans Formes insolites et C’est quoi, les traînées picturales dilatent une diagonalité formelle conférant aux toiles une certaine rythmique.

Quant à La Fabuleuse apparition, c’est une œuvre sur papier, pigmentée à l’eau représentant une forme amibienne traitée de manière automatique avec tous les ingrédients de ce type d’écriture plastique (taches, coulures, transparences...). Un travail à propos duquel on pourrait bien évoquer les paroles de Roger Bordier qui, en 1964, remarquait qu’un artiste qu’il observait « avait su réintroduire dans la science picturale, la vérité des émotions, la qualité intuitive du sentiment personnel et même une certaine poésie du hasard ».

Quatre ou cinq travaux sur papier, sortes de divagations graphiques encadrées en sous-verre, libellés au crayon et à l’encre ont attiré notre attention. Bien que ni titrées ni datées, on peut subodorer qu’elles sont des années 60. Ce sont des exercices mâtinés de calligraphies évanescentes laissant apparaître par endroits des formes zoomorphes (oiseaux et bêtes étranges) qui évoquent certains aspects de l’écriture automatique.
Ali Khodja est également un affichiste de talent.

Il expose quatre de ses affiches des années 60 et 70 toutes événementielles ayant trait au premier Festival culturel panafricain (1969), Office national du tourisme Stock up and sun (1970), cinquième Foire nationale de l’artisanat traditionnel de Ghardaïa (1976) et quatrième Assihar de Tamanrasset (1976) à travers lesquelles il a pu donner libre cours à une autre facette de sa puissance créative.

On se rend compte à travers cette exposition qu’Ali Khodja est un virtuose qui a fait preuve d’un éclectisme subtil dans la composition de sa grammaire picturale. Il a su décristalliser des expressions emblématiques du XXe siècle pour les chevaucher à sa manière et leur donner une gravité qui lui est propre. Cette rétrospective nous confirme les statures d’un artiste et d’une œuvre immenses mais qui n’ont pas eu l’audience et la résonance méritées. Nous touchons à un problème crucial dans notre pays où les instances de légitimation brillent soit par leur inexistence soit par leur somnolence et leur indigence.
La présente exposition, qui a donné lieu à un opulent catalogue, vient de combler ce creux. Nous espérons que ce ne sera pas un simple cautère sur une jambe de bois et qu’on donnera à la Galerie 54 les moyens qu’elle requiert pour prendre la dimension que nous ambitionnons pour elle et pour le paysage artistique national. Ça se passe à la Galerie 54, la Citadelle d’Alger, jusqu’au 19 mai 2005

Par Mohamed Massen artiste plasticien et juriste, lanouvellerepublique.com