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Yasmina Khadra : « Je n’appartiens à aucun cercle fermé... »

mardi 18 mai 2004, par Hassiba

Les Hirondelles de Kaboul de Yasmina Khadra rencontre un succès exceptionnel aux Etats-Unis.Le roman est l’une des plus grosses ventes d’œuvres traduites. Le prix Nobel J. M. Coetzee est sous le charme. Azar Nafisi (meilleure vente Essai 2003 aux USA) aussi.

Dans l’entretien qui suit, le fils du ksar de Kenadsa la séculaire revient sur ses amours, ses douleurs, ses modèles et ses repères avec toute la franchise qui sied aux écrivains authentiques, sans fioritures ni vernis de salon.

Dans son dernier livre, Yasmina Khadra retrouve son héros préféré le commissaire Llob... le personnage central des livres antérieurs aux années 1990, l’écrivain consacré que vous êtes aujourd’hui estime-t-il avoir dit suffisamment de choses sur cette période noire où il était aux premières loges du combat contre l’intégrisme, en tant que militaire, pour retourner à ses premières amours ?

J’ai ressuscité Brahim Llob pour plusieurs raisons. D’abord, c’est un personnage qui m’a manqué. Durant les années sanglantes qui ont failli dépeupler l’Algérie, il était là. Il m’avait aidé à tenir le coup et à gérer mes chagrins, insufflé son amour et un peu de sa vaillance pour continuer de croire en mon pays et permis de garder ma lucidité d’écrivain, au moment où il était suicidaire d’écouter mes états d’âme. Je m’étais cru aguerri, en mesure de me passer de son assistance. Mon isolement, en France, m’a prouvé le contraire. Avec son retour, je me suis moins démuni. Par ailleurs, Llob est devenu un personnage international. Il a des fans dans le monde entier et s’est même payé le luxe de susciter un intérêt probant aux USA. Il aurait été totalement injuste, de ma part, d’interrompre sa carrière romanesque.

Est-ce là le repos du guerrier avec Cousine K. ainsi que votre dernière livraison ?

Je ne pense pas avoir droit au repos du guerrier. Mon combat littéraire s’intensifie d’année en année. Mes détracteurs aimaient à crier sur les toits que j’étais incapable de proposer une œuvre sans parler d’intégrisme. Cousine K. est là pour les ridiculiser. Ce que les Algériens ignorent, c’est qu’il n’est pas aisé, pour un des leurs, de faire montre de talent sans soulever d’indignation. Le racisme est d’abord d’ordre purement intellectuel. Mon problème, je ne réponds pas aux normes bougnoulesques. N’appartenant à aucun réseau, loin des parrainages et des cercles fermés, et m’offrant l’insolence de réussir là où les gourous se cassent les dents, je suis devenu, à mon corps défendant, la cible à abattre. Cette situation est aggravée par l’indifférence assassine qu’affiche la culture algérienne devant l’une de ses plus belles chances d’élever la littérature algérienne au rang de l’universalité.

Est-vous rattaché à une esthétique précise ?

La littérature est, par vocation, une esthétique de la banalité. Mon souci est d’exceller dans le texte. Je ne me contente pas de proposer une fiction ; je m’escrime à l’installer avant tout dans un univers romanesque avec ce que cela suppose comme inventivité et présence d’esprit. Il m’arrive de relire une vingtaine de fois un chapitre avant de l’adopter et il m’est très difficile de passer au suivant sans être satisfait du précédent. Nietzsche disait « Le talent ne suffit pas. Encore faut-il votre permission n’est-ce pas mes amis ? ». Lorsqu’on écrit dans une langue d’adoption, on est contraint de se surpasser pour mériter d’être perçu. Mais pas trop, tout de même, car on risque d’attirer sur soi l’anathème des gardiens du temple.

Au fait, pourriez-vous nous citer toutes vos œuvres ?
J’ai écrit 18 livres. Les citer, ici, occulterait l’essentiel de notre entretien.
Beaucoup de gens qui vous connaissent pensent que vous êtes un talentueux transcripteur du vécu des 10 années de feu. Etes-vous du même avis ?

J’ai fait mon devoir de mémoire. J’avais une tragédie sur les bras, il fallait la conjurer. Parler de son pays n’est pas dévalorisant. Contribuer à l’écriture de son histoire, c’est jalonner son avenir de repères salutaires. Par ailleurs, l’Algérie n’est pas encore dite. Nous avons besoin de milliers d’écrivains pour espérer cerner notre vérité et concevoir notre salut. Il ne faut pas se laisser intimider par ces voix qui s’insurgent contre celles qui portent plus loin le courage et la longanimité de notre peuple... Pour ma part, les Hirondelles de Kaboul est mon roman qui obtient le plus de succès à travers le monde. Il ne parle pas de l’Algérie et tous les critiques s’accordent à dire qu’il est « le grand roman de l’Afghanistan ». Dans la littérature, je suis dans mon élément. Je fais ce que je veux. Ma tête grouille de projets. Si je m’écoutais, j’écrirais six romans par an.

Formulez-vous le vœu, tout comme nous, de voir vos livres inscrits dans le cursus scolaire et enseignés dans nos écoles primaires et secondaires ?

Figurer dans le cursus scolaire de mon pays serait, pour moi, un honneur. Nos enfants ont besoin de s’identifier à ce que nous avons de meilleur. J’ai pris conscience de ma fierté d’Algérien en découvrant, à l’école, le génie algérien. Kateb Yacine, Dib, Malek Haddad, Moufdi Zakaria, Al Khalifa me rassuraient. Je savais au moins de qui tenir. C’est grâce à eux que je suis, aujourd’hui, romancier. Aucune nation ne peut s’épanouir sans mythes, aucune jeunesse ne peut forcir sans idoles. Notre pays ira mieux lorsqu’il apprendra à reconnaître les mérites de ses enfants, lorsqu’il admettra qu’il a des obligations vis-à-vis de ceux qui l’honorent et l’élèvent dans le concert des peuples éclairés.

Vos livres, du moins ceux écrits dans les années 1990, livrent un constat amer de l’Algérie. Etes-vous aujourd’hui, alors qu’on s’éloigne de méfaits de l’hydre terroriste, dans une disposition d’esprit moins empreinte de noirceur ?

Si mes livres ont rencontré du succès auprès de gens incapables de situer l’Algérie sur une carte, c’est la preuve qu’ils placent le débat au-delà des considérations géographiques et des fléaux endémiques. Le lecteur, grec ou autrichien, blanc ou jaune, s’y retrouve. Mes livres parlent de la fragilité humaine, de la précarité des consciences et des périls qui guettent les sociétés inattentives à leur dérive. Le courrier, que je reçois des 4 coins du monde, me réconforte. Je parle aux hommes, à tous les hommes, d’un monde qui est le leur, avec ses frasques et ses frivolités, ses fulgurances et ses trivialités, le chant de sirènes et ses blasphèmes, ses espérances flouées, ses rêves avortés, ses attentes et ses prières, sa pugnacité et sa veulerie, ses coups de cœur et ses ignominies ; un monde qui se déshumanise, se désolidarise, qui perd le nord et le sud et qu’il faudrait rappeler à l’ordre quitte à lui botter le cul pour l’éveiller à lui-même.

Votre style est globalement incisif, cruellement satirique. Cette démarche est-elle la marque d’un définitif désespoir ou tout simplement le rappel de douloureuses vérités ?

Souvent, lors de mes voyages, les gens me disent : « En vous lisant, M. Khadra, on ne peut pas s’empêcher, malgré l’horreur qui y sévit, d’avoir de l’espoir pour votre pays. » Je ne suis pas l’auteur de la désespérance. Mes livres sont de véritables bouffées d’oxygène. Ils parlent de la laideur en termes de beauté. Leur lucidité supplante les atrocités qu’elle dénonce ; elle devient cette lumière qui éclaire la noirceur des consciences et celle des mentalités. C’est vrai, ils sont durs, par moments insoutenables, mais ils vont jusqu’au bout de leur conviction et en reviennent saufs.

En d’autres termes, y a-t-il de la morale dans vos œuvres ?

Il y a toujours une morale à ce que nous faisons ou subissons. Chaque conflit porte la sienne comme une grossesse nerveuse, chaque élan de générosité s’en inspire pour, par-delà les ingratitudes, qu’il n’ait rien à regretter. Qu’est-ce que la vie, finalement ? Une simple question de morale.

Croyez-vous que vos livres apportent de la consolation ?

A en croire par le courrier que je reçois et l’intérêt que l’on me porte, certainement. Les livres m’ont beaucoup donné. Mon enfance fut un délire, mon adolescence un martyre, mes plus belles années un gâchis. J’ai grandi dans le malentendu. Lorsque l’incompréhension me mettait en quarantaine, il me suffisait d’ouvrir un livre pour lire dans mes propres peines. La thérapie qu’ils me prodiguaient me remettait d’aplomb. C’est par reconnaissance aux écrivains que je m’applique aujourd’hui à leur ressembler. Le livre est une sonde que l’on lance dans la galaxie humaine en quête d’un écho à féconder. Ainsi, s’encordent les survivances.

Par Bouziane Ben Achour, El Watan