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Les grands patrons rajeunissent

jeudi 7 avril 2005, par Stanislas

Depuis cinq ans près de la moitié des sociétés du CAC 40 ont changé de boss. Le mouvement s’accélère depuis janvier.

Patrick Ricard ne s’en cache pas. En privé du moins. « J’ai tous mes trimestres, dit-il. J’ai droit à la retraite moi aussi ! Je n’ai pas l’intention de jouer les prolongations. » À 59 ans, le président du deuxième groupe mondial des spiritueux n’hésite pas à évoquer sa future retraite. Il aurait d’ores et déjà planifié la date à laquelle il remettra sa démission à son conseil d’administration. Patrick Ricard n’est pas le seul à préparer sa succession car le papy-boom concerne aussi les grands patrons.

Place aux jeunes, en quelque sorte ! Parmi les dirigeants opérationnels des sociétés du CAC 40, 17 auront changé de président entre 2000 et 2005. C’est le cas d’Air liquide, d’Axa, de BNP Paribas, de Lafarge. Ce sera le tour de Renault dans quelques jours, de L’Oréal, de Vivendi Universal, de Schneider Electric ou d’Alcatel dans les prochaines années. La majorité de ces changements se déroulent en douceur, préparés dès que le patron opérationnel approche de l’âge de la retraite, variable selon les entreprises. Elles ont une grande latitude pour préciser dans leurs statuts à quel âge le président doit se retirer. En général, entre 65 et 70 ans. Pour tirer sa révérence, Serge Tchuruk attendra 68 ans, l’âge limite prévu par les statuts d’Alcatel. Mais une résolution qui sera présentée en assemblée générale le 20 mai propose de passer à 70 ans. De même, Henri Lachmann prépare sa succession mais n’a pas officiellement désigné de dauphin.

Lindsay Owen-Jones, 59 ans, a annoncé, avec plus d’un an d’avance sur le calendrier, l’identité de son successeur, Jean-Paul Agon, 48 ans, actuellement à la tête de la filiale américaine du numéro mondial des produits de beauté. « J’ai toujours dit qu’à 60 ans, j’initierai un transfert de responsabilité, a expliqué le président de L’Oréal lors de la présentation des résultats en février. Jean-Paul Agon est le candidat idéal, il sait fédérer les équipes, il possède des qualités humaines et il a mené toute sa carrière chez L’Oréal », a rappelé le président. Pendant un an, Lindsay Owen-Jones doit former son poulain avant de lui passer les commandes opérationnelles en 2006. Chez Vivendi Universal, le nom du successeur n’est pas vraiment une surprise. Lors de l’assemblée générale, le 28 avril, Jean-René Fourtou proposera que son bras droit, Jean-Bernard Lévy, l’actuel directeur général, lui succède. Il deviendra à cette occasion président du directoire et Jean-René Fourtou président du conseil de surveillance.

C’est Renault qui a battu tous les records d’anticipation. Dès février 2002, dans l’émission d’Anne Sinclair « Les managers sont sur RTL » en partenariat avec Le Figaro Entreprises, Louis Schweitzer dévoilait sa préférence.

« Un PDG ne désigne pas son successeur, expliquait-il, mais un président peut proposer un nom à son conseil d’administration. C’est ce qu’a fait Raymond Lévy pour moi. Je pense que le moment venu, je proposerai le nom de Carlos Ghosn. » Certes, il aurait surpris en désignant un autre dauphin. « Un changement dans la continuité », comme le dit souvent Louis Schweitzer.

Début mai, Carlos Ghosn débarquera donc en France avec la mission de dynamiser l’alliance entre Renault et Nissan. Pour y parvenir, il a déjà expliqué qu’il passerait « 40% de son temps de travail chez Nissan à Tokyo pour résoudre les problèmes et prendre les décisions, 40% à Paris chez Renault pour les mêmes raisons et 20% dans le reste du monde. » Cette façon de travailler en trois dimensions ne devrait pas gêner les équipes. « Quand une entreprise est en crise, explique Carlos Ghosn, le leadership d’une personne est nécessaire. Quand elle a renoué avec une phase de croissance sur une base stable, c’est le leadership d’une équipe qui devient nécessaire. » « Dans un cas comme celui-ci, les choses sont nettement plus faciles, analyse Éric Carle, consultant en communication de crise, car si tout départ suscite des doutes et des inquiétudes, il fait aussi naître des espoirs quand le passage de témoins se fait dans la transparence. » Louis Schweitzer ne tire pas complètement sa révérence, il conservera la présidence du conseil d’administration.

Le benjamin du CAC 40 est espagnol

Cette dualité entre un président non exécutif et un dirigeant opérationnel devient de plus en plus fréquente. C’est la solution adoptée par Renault, mais que mettront aussi en oeuvre Vivendi Universal ou Schneider Electric et que d’autres avant eux - comme Axa ou BNP Paribas - ont utilisée. Chez Air liquide et Lafarge, c’est même un processus systématique. Il peut s’agir soit d’une séparation des fonctions de président du conseil d’administration et de directeur général, soit d’une organisation en société à directoire et à conseil de surveillance.

Comme l’explique Frédéric Peltier, avocat associé de Clifford Chance, le mode de gouvernance des grandes entreprises françaises s’internationalise en se calant sur un modèle très répandu en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis. Mais cette dissociation peut aussi être un choix temporaire. Ce sera probablement le cas chez L’Oréal où les fonctions de président et de directeur général reviendront à terme à Jean-Paul Agon. « Je ne resterai pas durablement président parce que je suis plutôt partisan de l’unité de ces fonctions », a précisé Lindsay Owen-Jones.

De même, PPR va réunifier les fonctions. Serge Weinberg a conduit PPR pendant dix ans, reformatant le conglomérat de François Pinault pour en faire un groupe de distribution grand public et de produits de luxe. À 54 ans, il a laissé la place à François-Henri Pinault qui, à 42 ans, figure parmi les jeunots du CAC 40. Il était dans la logique de ce groupe familial que le fils du fondateur reprenne le flambeau. À cette occasion, le groupe va laisser tomber le directoire et le conseil de surveillance pour devenir une société anonyme à conseil d’administration. François- Henri Pinault en sera le président- directeur général.

Les fleurons du business ont aussi eu depuis le début de l’année leur lot de successions spectaculaires. Comme chez Carrefour ou Casino, la transition s’est faite dans la douleur. Daniel Bernard était PDG de Carrefour jusqu’au 3 février, le conseil d’administration l’a révoqué ce jour-là. La famille Halley, premier actionnaire du numéro deux mondial de la distribution, ne supportait plus que ce HEC laisse la situation des hypermarchés Carrefour en France se détériorer. Au lendemain de la fusion Carrefour-Promodès en 1999, le groupe revendiquait une part de marché de 17,8%. À la fin de 2004, elle était tombée à 13,2%. Daniel Bernard, qui a présidé aux destinées de Carrefour pendant douze ans et demi, n’a pas tout perdu : il est parti avec une indemnité de 6 millions d’euros, soit deux ans de salaire.

C’est un tandem belgo-espagnol qui lui a succédé : un vieux routier, Luc Vandevelde, 54 ans, comme président du conseil de surveillance, et José Luis Duran, 40 ans, comme président du directoire. Celui-ci devient même le benjamin du CAC 40. Il travaillera sous la férule de son aîné qui a l’oreille de la famille Halley. Cette organisation avec conseil de surveillance et directoire est fréquente dans les entreprises où l’actionnaire ne compte pas se mêler de l’opérationnel mais tient les dirigeants à l’oeil. « La reprise en main du management par les actionnaires ou leurs représentants directs devient pratique courante, explique Olivier Geradon de Vera, vice-président de l’institut d’études Iri. Dans la distribution, le mouvement est particulièrement prononcé car, avec la réforme de la loi Galland et la baisse des marges, on rentre dans une période de grandes manoeuvres. »

Chez Casino, c’est au contraire l’actionnaire principal, Jean-Charles Naouri, qui va désormais mettre les mains dans le cambouis. Le 21 mars, il a congédié le directeur général Pierre Bouchut pour concentrer les pouvoirs de président du conseil d’administration et de directeur général. Pierre Bouchut n’a pas vraiment démérité mais l’heure est grave. « Le groupe a des échéances lourdes qui concernent l’actionnaire au premier chef : l’endettement est élevé et l’enseigne dispose d’une option d’achat sur 50% de Monoprix à exercer en 2006 », estime Olivier Geradon de Vera.

« Je pars sans regret »

La palme de la succession tapageuse revient à EADS. Une impitoyable guerre des chefs a eu raison de Philippe Camus et de Rainer Hertrich, les deux coprésidents du groupe aérospatial. Le 11 mai, lors de l’assemblée générale, ils laisseront la place à un nouveau duo franco-allemand : Noël Forgeard, le patron fort en gueule d’Airbus, et Thomas Enders, lui aussi réputé pour sa forte personnalité. Le 13 janvier, en présentant ses voeux à la presse, Philippe Camus n’a pas mâché ses mots. « Je pars sans regret, a-t-il sobrement commenté. J’ai bien fait mon boulot. J’ai été victime d’une manipulation orchestrée par une clique. Il n’y a jamais eu de discussion au sein du conseil d’administration d’EADS. » Il n’a pas hésité à comparer sa situation à l’affaire Markovic montée dans les années 1970 contre le président de la République, Georges Pompidou. « À l’époque, a-t-il dit, Pompidou disait avoir dans la poche une liste de gens qui l’avaient sali. Moi, je n’ai pas de liste mais j’ai des noms... »

Une chose est sûre, cette succession difficile ne facilitera pas le travail ultérieur des équipes. Tout le monde connaissait les mauvaises relations entre Philippe Camus et Noël Forgeard. « Les cicatrices ne vont pas se refermer du jour au lendemain, observe le consultant Éric Carle. Il faudra beaucoup de temps. S’il veut tenter de convertir les irréductibles qui resteront fidèles à Philippe Camus, Noël Forgeard a tout intérêt à dépersonnaliser le débat et à s’inscrire dans l’action. »

Encore plus précipité a été le changement de boss de France Télécom. Et pour cause. Comme Francis Mer qui en 2002 a quitté Arcelor pour Bercy, Thierry Breton a pris le chemin du ministère de l’Économie et des Finances en pleine affaire Gaymard. « Il ne pouvait refuser, confie un grand patron. Plus qu’une proposition, c’était un ordre. » Thierry Breton n’a pas eu à se creuser la tête pour se trouver un successeur. Il avait tout prévu car il s’était déjà mis sur les starting-blocks quand Nicolas Sarkozy avait rendu son portefeuille pour diriger l’UMP.

Thierry Breton avait alors suggéré que Didier Lombard, son directeur de la stratégie, prenne la relève à la tête de l’opérateur téléphonique. Son plan a fini par s’appliquer avec six mois de retard. Aujourd’hui, Didier Lombard, 63 ans, compte bien imprimer sa marque. Son âge pouvait le faire passer pour un homme de transition. Mais le 22 avril, lors de l’assemblée générale, une résolution sera présentée afin que l’âge limite pour exercer les fonctions de PDG passe de 65 à 70 ans. Didier Lombard pourra ainsi donner plus de poids au plan d’action Ambition 2008 qu’il présentera le même jour aux actionnaires. Contrairement à Patrick Ricard, il ne compte pas ses trimestres.

Source : lefigaro.fr