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M. Madjid Yousfi (*), économiste du staff de campagne de Saïd Sadi

lundi 5 avril 2004, par Hassiba

Dans cet entretien, ce responsable, économiste de formation, met à nu les contre-performances qui sanctionnent la gestion du chef de l’État au cours des cinq dernières années.

Liberté : Comment évaluez-vous la situation économique et sociale ?

M. Madjid Yousfi : Les rentrées exceptionnelles provenant des hydrocarbures ont couvert la faillite de l’économie algérienne, permis d’éviter le recours à un troisième rééchelonnement et donné l’illusion d’une reprise de la croissance. En tout état de cause, la gestion de l’économie par l’équipe actuelle est animée par une logique de pouvoir, c’est-à-dire d’octroi des privilèges à des clientèles en rupture avec une logique de développement. L’économie algérienne est fondée essentiellement sur la rente que procurent le patrimoine foncier et les ressources en hydrocarbures.

L’agriculture reste extensive, l’industrie peu performante, les services de qualité inférieure, la production de biens d’équipement quasi nulle et la dépendance vis-à-vis de l’étranger accrue. Sur le plan social, l’Algérie est en train de fonctionner pour moins de 10% de sa population. Il y a concentration des revenus entre les mains d’une couche de nantis. Deux facteurs fondamentaux sont à l’origine de ces contre-performances, à savoir l’effondrement du niveau de formation qui entrave l’accès aux hautes technologies, celles de l’information particulièrement et les bas salaires qui limitent toute hausse de productivité.

Les officiels ne cessent de présenter un bilan positif du mandat du président. Quelle appréciation faites-vous de son quinquennat sur le plan économique ?

Les statistiques officielles, peu crédibles, sont à l’avantage du pouvoir. Elles avancent un taux de croissance moyen de 3,8% pour la période 1999-2003, avec une réduction du taux de chômage de 29,3 à 23,3%. La trop grande précision du chiffre jette un doute sur sa fiabilité. Quand on sait qu’il faut une croissance de 6-7% par an sur une longue période pour amorcer la décrue du chômage, la réduction de ce taux de 6 points est sujette à caution. Sur un autre registre, pendant la période 1999-2003, l’Algérie a exporté pour plus de 103 milliards de dollars, dont 100 milliards de dollars en hydrocarbures. Elle a importé pour moins de 50 milliards de dollars en biens alimentaires, demi-produits et biens d’équipement. Elle a engrangé 33 milliards de dollars de réserves de change. 20 milliards de dollars manquent à l’appel. Qu’en a-t-on fait ? Par ailleurs, Bouteflika a promis une entrée spectaculaire d’investissements directs étrangers (IDE) en dehors du secteur des hydrocarbures. L’Algérie n’a pas enregistré ce flux.

Au contraire, les réserves de change sont placées de façon passive dans des banques occidentales et rapportent moins de 2% par an. L’Algérie ne reçoit pas d’IDE. C’est elle qui effectue des investissements directs à l’étranger. Avec Bouteflika, ce sont donc les pauvres qui prêtent aux riches ! C’est le bradage de l’économie nationale. En outre, l’Algérie dispose de plusieurs lignes de crédit ouvertes par les pays étrangers ou des institutions financières internationales (USA, France, FMI, BEI, BAD...). Ces lignes peuvent financer des études de faisabilité, des opérations de mise à niveau ou des actions ciblées. L’Algérie ne les utilise pratiquement pas alors que la Tunisie et le Maroc en font une large consommation.
Ces déficiences sont liées à l’insuffisance du portefeuille de projets d’investissement, à la méconnaissance pure et simple des conditions de déblocage des fonds et à la difficulté de dévier la destination de ces crédits en raison de multiples contrôles qui limitent la corruption. L’Algérie de Bouteflika, ce sont des millions de personnes qui chôment et des millions de dollars qui dorment. À propos du chômage, le taux est volontairement sous-évalué, les statistiques ne tiennent pas compte du chômage des femmes.

Quels remèdes suggère Saïd Sadi pour sortir de cette panne économique et de cette situation sociale très tendue ?

Le premier remède se trouve au niveau de l’école. Il faut savoir que l’école algérienne est sinistrée. Le diagnostic n’est hélas pas près d’être infirmé. La priorité accordée à l’éducation a été un leurre pendant plus de quatre décennies.
Un chiffre pour illustrer la tragédie : lorsque les pays avancés injectent 30 dollars dans la formation d’un individu, l’Algérie ne consacre qu’un seul dollar avec une efficacité réduite par le monolinguisme.
Dès lors, quand on importe du superflu, pourquoi rechigner à importer le savoir ? Résultat : c’est la dévitalisation du pays, pas la moindre amorce de stabilisation d’une élite intellectuelle à même d’engranger un transfert de technologie. Le peu de cadres qui se forment prennent le chemin de l’exil. Le fossé qui nous sépare du monde développé pour les technologies de pointe, le transport aérien et le numérique, par exemple, est sidéral.

Dans le programme de Saïd Sadi, la société du savoir est une primauté et la formation la priorité suprême. Tant il est vrai que le niveau de développement économique et social d’un pays dépend d’abord du niveau de formation de sa population.
Les formes organisationnelles de la société, économie de marché ou socialisme, sont secondaires. La formation s’articule autour de sept grands axes : le doublement du budget qui lui est consacré pour le tripler à terme ; le lancement d’une grande opération de formation de formateurs, y compris au niveau de l’université ; une révision complète des programmes de formation en se référant aux cursus dispensés dans les institutions analogues en Europe ; l’autonomie des instituts de formation dans la définition du contenu des programmes et une adaptation aux spécificités de chaque région ; la réhabilitation des langues française et anglaise ; l’encouragement du privé national et des fondations étrangères pour augmenter nos capacités de formation ; tripler nos capacités d’accueil pour la formation professionnelle.

Second remède, c’est la hausse des salaires. Sur ce point, il faut dire qu’un salaire de 10 000 DA par mois procure 0,4 dollar par personne et par membre de la famille du travailleur. Bien au-dessous du seuil de pauvreté estimé à 2 dollars par jour.

Troisième remède, il s’agit de sortir définitivement pour reprendre le programme de Saïd Sadi de l’économie rentière et bureaucratique pour entrer dans une économie de croissance qui favorise l’investissement productif national et le développement régional.

Quels sont, selon vous, les paramètres qui peuvent structurer le potentiel productif ?

Pour Saïd Sadi, les choix structurants sont déjà tranchés par l’histoire, mais il y a certaines priorités. En ce sens, les paramètres qui doivent structurer le potentiel de production sont les suivants : l’émergence d’une société de savoir dans laquelle l’élite se hisse à un niveau qualitatif conforme aux normes en vigueur dans les pays avancés. Second paramètre, la mise en place d’une économie libérale à visage social à l’instar du modèle de la social-démocratie. Troisième paramètre, c’est l’entrée de plain-pied dans la mondialisation pour accroître les performances de notre système productif et rejeter les réflexes autarciques dont l’échec est avéré : mention particulière doit être faite pour la construction économique du sous-continent nord-africain.

Quatrième paramètre, c’est la régulation de l’économie par le biais des leviers de commande monétaires, l’institutionnalisation d’un cadre incitatif pour promouvoir le secteur productif. Ce qui suppose le préalable de l’indépendance de la Banque centrale.
En cinquième lieu, sur le plan sectoriel, c’est l’encouragement à une intensification de la production agricole qui doit se traduire par un appel à un plus grand volume de main-d’œuvre qui sera le fait de cultures irriguées en extension et la multiplication des surfaces, notamment celles consacrées à l’arboriculture en sec particulièrement le vignoble et l’oléiculture. Il y a une attention à accorder à un tourisme présentement sous-exploité. Ce gisement autorise une politique réfléchie et structurante. La PME, l’emploi, l’artisanat et les services gagneront dans une politique touristique audacieuse. Enfin, dans le secteur des hydrocarbures, l’Algérie recèle de grandes potentialités qu’il va falloir mieux exploiter dans le cadre de la division internationale du travail.

Propos recueillis par R. E., Liberté

(*) Ancien maître-assistant en sciences économiques de l’université d’Alger, membre du conseil national du RCD et ancien député de Boumerdès.